Interview par Marc-Antoine Guet

Blaise Bersinger : « L’improvisation est le premier endroit où l’on m’a fait comprendre que j’étais à ma place »

Dans les trains, à la Migros ou en vacances, il embarque le public à bord d’un humour péchu et inattendu.

Avec Tchoutchou.mp3, Blaise Bersinger revient sur scène avec un spectacle nourri par le stand-up, la musique et son goût intact pour l’improvisation. L’humoriste romand y parle de trains, des CFF, mais surtout de ces détails du quotidien que l’on n’avait pas encore songé à trouver drôles.

Blaise Bersinger, avec Tchoutchou.mp3, vous ouvrez un nouveau chapitre sur scène. À quel moment avez-vous senti qu’il était temps de créer un nouveau spectacle ?

J’avais fait un premier spectacle, dont la dernière représentation a eu lieu en 2020. Dès le lendemain, mon producteur a commencé à me demander quand j’allais en écrire un nouveau. Pendant six ans, il m’a régulièrement reposé la question. De mon côté, je me disais que je le ferais lorsque j’aurais suffisamment de choses à raconter. C’est arrivé presque sans que je m’en rende compte. Je me suis mis au stand-up, j’ai fait des plateaux, et je me suis retrouvé avec dix minutes de blagues sur un sujet, dix minutes sur un autre, puis encore dix minutes ailleurs. À un moment, j’ai compris qu’il y avait un dénominateur commun et assez de matière pour construire un spectacle entier. Je suis donc parti de cette base, en y ajoutant des digressions et des conneries, parce que je ne voulais pas faire seulement du stand-up classique (ni du stand-up baroque non plus, d’ailleurs. Enfin quoique…).

Pourquoi ce titre, Tchoutchou.mp3 ? Qu’est-ce qu’il raconte du spectacle ?

L’un des sujets les plus longs du spectacle concerne la campagne d’affichage que j’ai faite pour les CFF pendant deux mois. C’était une super expérience, et je les remercie encore. J’en parle avec beaucoup de tendresse. J’en ris, bien sûr, mais je leur suis surtout reconnaissant. Tchoutchou, c’est lié à ça : le spectacle aborde notamment les transports publics, et plus particulièrement le train. C’est un sujet qui m’intéresse pour de vrai. L’autre jour, j’ai fait mon retraité en faisant un détour pour aller voir la nouvelle gare du Sentier. Il y a un nouveau passage sous-voies, bon sang ! Et mp3, c’est parce qu’il y a de la musique. Au départ, je voulais l’appeler Tchoutchou.wav, mais on m’a dit que les gens connaissaient moins l’extension « .wav ». C’est pourtant un fichier de meilleure qualité ! Les connaisseurs préféreront même les fichiers au format FLAC. 

Le spectacle mêle stand-up, musique et travail du son. Comment avez-vous trouvé le bon dosage ?

Je ne pense pas qu’il y ait un dosage précis à trouver. S’il y a énormément de musique, cela peut devenir une comédie musicale. S’il y en a très peu, c’est un spectacle d’humour avec une chanson. Tant que c’est drôle, peu importe la proportion. Ce qui me tient à cœur, c’est que les paroles soient drôles, qu’il y ait des gags, mais aussi que l’on puisse fermer un peu les yeux et se dire : « Ouh, c’est pas mal, ça. » Comme je n’ai commencé les cours de piano et de basse que récemment, j’ai choisi de ne mettre que deux chansons, pour l’instant, et d’essayer de les faire vraiment bien. Les choses se sont faites assez naturellement, en fonction de mon niveau.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans la préparation de ce nouveau spectacle ?

Être prêt à temps. Je crois que nous sommes beaucoup à travailler comme ça : chez moi, le travail ne me prend pas forcément des heures, mais réussir à avoir l’idée qui me permet de m’y mettre peut prendre des jours. Nous avions fixé une date de première en nous disant qu’à ce moment-là, il faudrait avoir un spectacle. Je me suis longtemps dit que j’avais le temps, que je pourrais travailler dessus pendant que nous finissions de jouer la Revue de Lausanne. Évidemment, j’en ai été incapable. Je me suis retrouvé avec un mois pour tout finaliser. C’était assez sportif, mais je pense qu’il n’y a que comme ça que j’y serais arrivé. Le plus difficile, c’est de m’y mettre. Heureusement qu’il y a des dates, sinon je ne ferais peut-être rien.

Vous avez déjà présenté une première version du spectacle au Pavillon Naftule. Qu’est-ce que ces dates vous ont appris ?

Nous avons fait quatre dates pour présenter le spectacle dans une première version. L’idée était de dire : « Voilà, ce spectacle existe. Est-ce que cela vous intéresse de l’accueillir dans votre théâtre ? » C’était assez fou de voir la différence de niveau entre la première et la quatrième représentation. Connaître son spectacle est essentiel, et certaines choses ne s’apprennent qu’en jouant. À la fin de la quatrième date, je me suis dit : « Maintenant, nous sommes prêts. » Ce sera sans doute délicat de le reprendre dans plusieurs mois, mais au moins, je l’ai déjà éprouvé quatre fois.

© Laura Gilli

Après plusieurs années avec Pain Surprise, comment repart-on sur une nouvelle matière ?

Il faut que cela réponde à une envie. Je ne sais plus exactement quand j’ai joué la première de Pain Surprise, en 2022 ou 2023, mais je l’ai joué environ 60 fois. J’ai toujours du plaisir à le faire, et je vais continuer à le jouer en parallèle. Simplement, je me suis dit que maintenant que j’étais à l’aise avec ce spectacle, le moment était venu de faire autre chose. Ce n’est pas difficile dans la mesure où cela répond à un désir. En revanche, si l’on m’avait dit il y a deux ans qu’il fallait créer un nouveau spectacle alors que je ne m’en sentais pas capable, cela aurait été plus compliqué. J’aime quand l’art naît d’une envie, pas d’une commande. Même s’il existe évidemment de très grandes œuvres commandées. Genre la Joconde. Mais elle est moins drôle que mon spectacle.

Votre pratique de l’improvisation rend-elle le reste plus facile ?

Oui, beaucoup. On ne le remarque pas forcément, mais lorsque je me retrouve sur scène dans des spectacles qui ne relèvent pas de l’improvisation, avec des comédiens qui ne viennent pas de cette pratique, je vois que certains réflexes me viennent plus facilement : l’écoute, le placement, la capacité à sentir ce que l’on est en train de jouer. En revanche, quand on vient de l’impro, on a aussi d’autres défauts. Se tenir à un texte, respecter un cadre, refaire la même chose tous les soirs, cela peut être plus difficile. Ce sont deux compétences assez différentes. Mais l’improvisation m’a beaucoup aidé. Il y a aujourd’hui énormément d’éléments que je n’ai plus besoin de retravailler. Pour moi, c’est un outil formidable.

Garderez-vous une part d’improvisation dans Tchoutchou.mp3 ?

Pour l’instant, il n’y en a pas vraiment. Mais je vais me l’autoriser. Quand je serai plus à l’aise avec le spectacle, je me permettrai de digresser, parce que je saurai très bien où j’en suis, où je dois revenir et comment raccrocher le wagon. Il y en aura forcément. Les gens qui me connaissent savent que c’est impossible pour moi de ne pas laisser une place à l’impro. Même dans des spectacles très structurés, comme la revue, il y a toujours un moment où les comédiens savent qu’ils peuvent improviser. Pour moi, c’est ce qui permet de rester vivant sur scène. Sinon, cela devient de la routine.

D’où vient cette place centrale de l’improvisation dans votre parcours ?

Elle a toujours été là. Quand j’avais douze ans, ma mère avait vu qu’il y avait un cours d’improvisation à l’école et elle s’était dit que cela pourrait m’aider à me canaliser. Cela m’a effectivement été très utile. C’est la première discipline dans laquelle on m’a tout de suite fait comprendre que j’étais à ma place et qu’il fallait que je continue. Pour moi, c’était une nécessité. Je trouve exceptionnel que ce cours ait été proposé à l’école, et je suis extrêmement reconnaissant envers les personnes qui ont rendu cela possible. L’une des choses que l’improvisation m’a apprises, c’est que les idées ne valent rien en soi. Ce qui compte, c’est le travail que l’on met derrière pour les réaliser. L’improvisation m’a appris à être une sorte de machine. C’est un muscle. Des idées, je peux en avoir assez facilement. En revanche, trouver la force de travail nécessaire pour les concrétiser, c’est autre chose.

Votre humour semble très ancré en Suisse romande. Comment ce territoire nourrit-il votre regard ?

Je n’ai pas l’impression d’être plus attaché à mon terroir que quelqu’un d’autre. Simplement, ce qui me fait rire dans la vie, ce sont surtout les gens : leurs travers, leurs habitudes, leurs vies minuscules, leurs problèmes du quotidien, leurs expressions. Toutes ces singularités me font rire. J’ai plus de peine à traiter un sujet comme le détroit d’Ormuz. En revanche, si c’est Jean-Denis, le gérant du camping des Mosses, qui s’empare de cette actualité, alors cela m’intéresse et cela peut me faire rire. Fatalement, j’ai donc un côté très local, parce que je parle davantage des gens d’ici que de grands sujets internationaux. Cela ne m’empêche pas de m’intéresser à tout et d’avoir envie, peut-être un jour, de jouer ailleurs qu’en Suisse.

Cette interview paraît dans un supplément estival. Quel rapport entretenez-vous avec l’été ?

Je supporte mal les canicules. C’est une saison que j’aime de moins en moins. En revanche, être en vacances reste toujours agréable. Depuis quelques années, j’arrive vraiment à bloquer des périodes de repos, et c’est assez plaisant. L’été, j’aime faire des trucs de grand-maman, comme les mots fléchés. Attention, pas les mots croisés : cela n’a rien à voir. J’aime aussi cuisiner. Quand on a du temps, on peut préparer un repas pour six personnes en sachant qu’il y aura peut-être quatre heures de vaisselle derrière. Ce n’est pas grave, on est en vacances. Pendant ces périodes-là, j’ai tendance à faire des plats compliqués. Et puis, le meilleur reste quand même les tomates. Ça, c’est la vie.

Au quotidien, cherchez-vous à faire rire ?

J’ai l’impression d’être comme tout le monde. Il y a des contextes où l’on a envie de rire, quand on voit des amis, ou même parfois au travail, quand on a cinq minutes pour faire les imbéciles. Mais à sept heures du matin, dans le train, à l’heure de pointe, quand j’écoute de la musique ou que je lis l’actualité sur mon téléphone, je n’ai pas du tout envie d’être drôle. Récemment, il y avait du bruit en dessous de chez moi, dans une salle louée pour un anniversaire. Vers une heure du matin, je suis allé sonner parce que je voulais dormir. La personne m’a reconnu et m’a dit : « Je pensais que tu étais plus drôle. » Mais il y a un contexte. Ce n’est pas parce qu’on est humoriste que l’on est tout le temps drôle, comme ce n’est pas parce qu’un cuisinier est cuisinier qu’il va préparer une omelette norvégienne dès qu’il a cinq minutes. Les gens nous voient faire quelque chose d’amusant et pensent que nous le sommes en permanence. Mais quand le rire devient un métier, parfois, on a juste envie de souffler.

On vous associe souvent à l’humour absurde. Est-ce une étiquette dans laquelle vous vous reconnaissez encore ?

Oui, je m’y reconnais, mais il y en a d’autres. On a parfois tendance à me cantonner à cette étiquette. Comme l’absurde est souvent associé au non-sens, cela peut laisser entendre que ce que j’écris n’a pas de propos, que je ne dénonce rien, ou qu’il n’y a pas de réflexion derrière ce que je dis. Je ne crois pas que ce soit vrai. Oui, j’utilise énormément l’absurde pour dire ce que je veux dire. L’étiquette est juste, mais il faut faire attention à ce qu’elle recouvre. Au début, j’ai fait des sketchs de pur non-sens pendant dix minutes, et je le revendique. Mais je n’ai pas fait que cela.

Quand le public sortira de Tchoutchou.mp3, qu’aimeriez-vous qu’il garde en tête ?

J’aime faire des blagues sur des choses qui nous entourent sans que l’on se soit forcément rendu compte qu’elles pouvaient être drôles. Pendant un temps, je parlais par exemple des annonces à la Migros qui disaient que du pain chaud venait d’être mis en rayon. Ces annonces me faisaient rire. Ce que j’aime, c’est quand les gens se retrouvent ensuite eux-mêmes à la Migros, entendent cette annonce et se disent : « C’est vrai que c’est drôle. » Je crois que c’est ce qui me plaît le plus : quand les gens repensent à mon spectacle dans la vie de tous les jours et réalisent qu’il y avait là quelque chose qu’ils n’avaient pas remarqué avant.

Image d’en-tête © Laura Gilli

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12.06.2026
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