Interview par Marc-Antoine Guet

Roman Mityukov : « Dans les jours où ça ne va pas, c’est là qu’il faut faire la différence »

Le médaillé olympique en natation partage les habitudes qui permettent de progresser sans s’épuiser.

Médaillé olympique à Paris sur 200 m dos et vice-champion du monde en 2024, le Genevois Roman Mityukov s’est imposé comme l’un des visages forts de la natation suisse. Dans cet entretien, le nageur de 26 ans, en master de droit, revient sur ses débuts, la rigueur d’un quotidien d’athlète et la manière dont il essaie, malgré l’exigence d’un sport solitaire, de préserver le plaisir de nager. 

Roman Mityukov, vos débuts dans la natation ne s’inscrivaient pas, au départ, dans un projet de haut niveau. Qu’est-ce qui vous a donné envie de viser plus haut ?

Mes parents m’ont inscrit à l’école de natation quand j’avais sept ou huit ans, simplement pour que j’apprenne à nager. C’était un parcours très classique. Je me suis ensuite mis à la compétition vers neuf ans. J’avais un groupe d’amis, une bonne relation avec mon entraîneur, et c’est comme ça que j’ai accroché. Je faisais aussi un peu d’athlétisme à côté, mais la natation a progressivement pris plus de place. À cet âge-là, je nageais surtout pour le plaisir, pour retrouver les copains. De fil en aiguille, j’ai commencé à faire quelques compétitions régionales, avec de bons résultats. Au début, mes parents n’imaginaient absolument pas que cela pourrait aller loin. Pour eux, c’était une activité sportive parmi d’autres. Puis j’ai gagné mes premières médailles, et j’ai eu envie de continuer.

À quel moment avez-vous compris que le très haut niveau pouvait devenir une vraie perspective ?

Assez tard, en réalité. Quand j’étais jeune, cela me paraissait complètement inaccessible. En Suisse, la natation n’est pas le sport le plus exposé et il n’y a pas une immense tradition de nageurs médaillés. À douze ans, je disputais mes premiers championnats suisses juniors et je me faisais largement battre. Rien que le fait d’intégrer l’équipe de Suisse juniors me paraissait déjà très loin. Le déclic est venu vers 18 ans. Cette saison-là, j’ai explosé mes chronos, décroché une première médaille à Helsinki lors des Championnats d’Europe juniors et battu mon premier record de Suisse en élite. C’est là que je me suis dit qu’il y avait peut-être quelque chose à faire. Les Jeux de Tokyo arrivaient deux ans plus tard et je n’étais finalement pas si loin des minima. J’étais à moins de deux secondes sur le 200 m. Pour quelqu’un qui n’avait jamais imaginé participer un jour aux Jeux, c’était déjà énorme.

Vos parents vous ont-ils suivi tout de suite dans cette ambition ?

Pas vraiment. Pour eux, la natation était surtout un loisir, quelque chose que je faisais à côté de l’école. Ils venaient d’un univers éloigné du sport professionnel et ne se représentaient pas vraiment ce que cela pouvait devenir. Dans leur esprit, je devais surtout faire des études, entrer à l’université, puis la natation passerait au second plan. Cela a parfois été un peu compliqué, parce qu’ils ne mesuraient pas forcément l’importance que ce sport prenait pour moi. Je pouvais rentrer d’une compétition très heureux d’avoir battu mes meilleurs temps, et mon père me demandait d’abord comment se passaient les études avant de me féliciter. Ils m’ont toutefois toujours laissé faire mes choix et, avec mes premières médailles internationales, ils ont fini par comprendre que je pouvais vraiment aller loin.

Justement, vous avez choisi de poursuivre des études de droit en parallèle. Comment s’organise une semaine d’athlète de haut niveau à l’université ?

J’ai terminé mon bachelor en droit en 2024 et je suis désormais en master de droit économique à l’Université de Genève. Au début, c’était assez compliqué, parce qu’il y avait très peu de cours enregistrés. Il fallait concilier les études avec huit à dix entraînements dans l’eau par semaine, sans compter la musculation. Après la période du Covid, beaucoup de cours ont commencé à être disponibles en ligne, ce qui a facilité les choses. J’allais donc moins souvent à l’université et je rattrapais mes cours à la maison, souvent le dimanche, qui est en principe mon jour de repos. Ma semaine reste aujourd’hui très structurée : je nage deux fois par jour le lundi, le mardi, le jeudi et le vendredi, puis une fois le mercredi et le samedi, avec de la musculation en plus. Tout repose sur la routine, l’anticipation et la récupération.

Les gens voient surtout les médailles, mais pas forcément tout le travail derrière. Comment fait-on, concrètement, pour rester motivé quand l’envie n’est pas là ?

C’est justement là que le sport de haut niveau commence. En natation, on n’a pas vraiment le choix. C’est un sport dans lequel on perd très vite les sensations si l’on s’arrête. On ne peut pas se permettre de longues coupures, et même les jours où l’on est fatigué, où l’on doute, où l’on n’a pas envie, il faut aller s’entraîner. On sait qu’on ne peut pas être à 100 % tous les jours, mais il faut être capable d’accepter les séances où l’on subit un peu plus. Dans ces moments-là, j’essaie de penser à mes objectifs, à mes rêves, mais aussi aux déceptions que je n’ai pas envie de revivre.  L’été dernier, par exemple, j’ai terminé septième aux championnats du monde après une saison où j’avais remporté trois médailles internationales, dont une aux Jeux. C’est aussi une forme de moteur. Je me dis que pendant que je pourrais rester à la maison, mes adversaires, eux, s’entraînent à l’autre bout du monde.

© Patrick Kraemer (Instagram @magicpbk)

Qu’est-ce qui distingue, selon vous, un très bon nageur d’un nageur capable d’aller chercher une médaille internationale ?

Quand tout va bien, beaucoup de nageurs peuvent être performants. La vraie différence se fait quand tout va moins bien. C’est dans les moments de fatigue, de doute, de lassitude, quand le corps répond moins bien et que l’on a moins envie, qu’il faut être capable de maintenir le cap. Dans ces moments-là, je me dis que si je reste chez moi, je perds un entraînement sur mes adversaires. C’est aussi une question de constance. On peut toujours se dire qu’un entraînement raté ou manqué n’aura pas d’incidence, mais au très haut niveau, tout se joue parfois à quelques centièmes. Et ces quelques centièmes peuvent se construire dans une séance de décembre que l’on a eu le courage de faire alors qu’on n’en avait pas envie. À ce niveau, le moindre doute peut coûter très cher.

Après une médaille olympique, qu’est-ce qui change le plus : le regard des autres, la confiance en soi, ou le niveau d’exigence que l’on s’impose ?

Un peu tout à la fois. Il y a évidemment davantage de visibilité, davantage d’attentes aussi. Mais en Suisse, cela reste malgré tout assez mesuré. On n’est pas dans un pays où les athlètes sont scrutés en permanence, donc cela permet de garder une certaine tranquillité. J’ai eu la chance aussi d’être bien entouré. Après les Jeux, j’ai rapidement déconnecté, et profité de mes vacances avec ma famille et mes amis. Sur le plan personnel, cette médaille m’a apporté de la confiance, parce qu’elle a validé quelque chose que j’allais chercher depuis longtemps. Mais très vite, je me suis surtout dit que j’en voulais plus. Je respecte totalement les sportifs qui atteignent leur objectif ultime et s’arrêtent ensuite. Mais moi, ce n’est pas comme ça que je fonctionne. Après les Jeux, je me suis dit que je voulais aller chercher encore mieux, une médaille plus haute, pourquoi pas un titre international. C’est cette envie qui continue à me faire avancer.

Votre spécialité, le 200 mètres dos, est une course à part. Qu’est-ce qui la rend si particulière ?

C’est une course très exigeante physiquement et mentalement. À mes yeux, c’est la nage qui sollicite le plus les jambes, et c’est justement ce qui me fatigue le plus. Sur les grandes compétitions, il faut aussi savoir gérer les séries, la demi-finale, puis la finale. Il faut nager suffisamment vite le matin pour se qualifier, sans pour autant tout donner, parce qu’il reste potentiellement deux courses derrière. C’est une distance où il faut trouver un équilibre très précis : partir assez vite pour rester dans le coup, mais pas trop pour ne pas exploser à la fin. C’est ce qui fait la difficulté, mais aussi la magie de cette distance. Il faut parvenir à arriver exactement à sa limite au moment de toucher le mur. 

La natation est aussi un sport très silencieux, très solitaire. Quel rapport cela crée-t-il avec la solitude ?

C’est vrai que c’est un sport à part. Quand on nage, on ne peut pas parler. On est seul avec soi-même et avec ses pensées. Même en compétition, hormis quelques relais, on nage seul. Il faut donc être capable d’accepter cette forme de bulle et cette solitude, sinon cela devient compliqué. Mais j’ai aussi besoin d’un groupe. Je ne me verrais pas m’entraîner complètement seul. Le fait d’avoir des coéquipiers, de pouvoir échanger entre les séries, rigoler un peu, débriefer après la séance, c’est très important pour l’équilibre. Il y a des entraînements où l’on enchaîne les longueurs sans trop avoir le temps de penser, et d’autres, plus monotones, où le temps paraît plus long. Dans ces moments-là, j’utilise parfois des écouteurs étanches, avec de la musique ou des podcasts. Cela peut vraiment sauver certaines séances.

On imagine souvent que la performance se construit uniquement dans le bassin. Quels sont, pour vous, les vrais piliers de l’équilibre au quotidien ?

Tout ce qui se passe en dehors de l’eau compte énormément. Le sommeil, d’abord, me paraît fondamental. C’est là qu’on récupère vraiment. Une mauvaise nuit de temps en temps, ce n’est pas dramatique, mais si cela se répète, le corps finit par ne plus suivre. Ensuite, il y a la nutrition, évidemment. Les gens imaginent parfois qu’un nageur mange parfaitement en permanence, mais ce n’est pas la réalité. On dépense tellement que l’on doit trouver un équilibre. Bien sûr, on fait attention, mais il faut aussi savoir s’autoriser un burger, une pizza, un repas plus relâché. Cela fait aussi du bien mentalement. J’ai récemment travaillé avec un nutritionniste, notamment lors de stages en altitude. Cela m’a aidé à mieux comprendre certains besoins, mais aussi à me conforter dans l’idée qu’il faut avant tout trouver un équilibre et éviter les extrêmes : trop de rigidité finit par faire perdre le plaisir, trop de relâchement vous fait sortir du rythme.

Quel conseil donneriez-vous à de jeunes sportifs qui veulent aller loin sans se dégoûter trop tôt ?

Je leur dirais de ne pas se prendre la tête trop tôt. Aujourd’hui, on voit beaucoup de jeunes de douze, treize ou quatorze ans, sous l’effet de leur entourage ou d’eux-mêmes, qui veulent déjà tout optimiser, tout contrôler, avec la nutrition, le sommeil, les données, les spécialistes. À cet âge-là, il faut surtout aimer son sport, prendre du plaisir et progresser étape par étape. Il faut faire les choses sérieusement, bien sûr, mais pas parfaitement. Une carrière est longue. Si l’on brûle toutes ses cartouches trop tôt en s’imposant de grosses charges d’entraînement avec l’école à côté, on arrive cramé à 18 ou 19 ans. Cela vaut aussi pour les parents et les entraîneurs : pousser trop fort trop jeune peut casser une vocation. Le plaisir doit rester central.

Et pour les sportifs amateurs qui voudraient se remettre en forme sans se brusquer ?

Le plus important, c’est d’y aller progressivement. Vouloir tout changer d’un coup est souvent la meilleure manière de ne pas tenir dans la durée. Il vaut mieux commencer modestement, avec une demi-heure de sport par semaine si nécessaire, puis augmenter petit à petit. Il faut aussi choisir une activité que l’on aime vraiment, ou au moins dans laquelle on trouve une part de plaisir. C’est cela qui permet de tenir sur le long terme. La progression durable se construit dans la régularité, pas dans la brutalité. Si l’on se force à faire quelque chose que l’on déteste, cela ne tient jamais dans la durée.

La Suisse est-elle, selon vous, un pays de sport ?

Je dirais que c’est un pays où les gens font du sport, oui, mais davantage dans une logique de pratique amateur que de sport professionnel. On sent qu’il y a une vraie culture de l’activité physique, du bien-être, de la pratique régulière, et c’est déjà très positif. En revanche, sur le plan du sport de haut niveau, ce n’est pas un pays qui vit au rythme du sport professionnel comme d’autres peuvent le faire. Cela dit, j’ai quand même l’impression qu’on avance dans la bonne direction.

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28.06.2026
par Marc-Antoine Guet
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