À la croisée de la photographie, de l’informatique et de l’intelligence artificielle, Sabine Süsstrunk incarne une figure majeure de la recherche européenne. Professeure et doyenne de la Faculté informatique et communications de l’EPFL et directrice du Laboratoire d’images et de représentation visuelle (IVRL), elle revient sur son parcours, les mutations technologiques et les défis à venir.
Sabine Süsstrunk, comment décririez-vous votre rôle aujourd’hui à l’EPFL ?
Je suis professeure et doyenne de la Faculté informatique et communications de l’EPFL et je dirige le Laboratoire d’images et de représentation visuelle (IVRL). Le métier est très varié. Il repose sur trois piliers : l’enseignement, la recherche et le service.
L’enseignement implique bien sûr de donner des cours, mais surtout de les préparer ; ce qui est souvent sous-estimé, et d’encadrer des étudiants, notamment des doctorants. La recherche est la partie la plus créative : on développe des idées, on teste des hypothèses, on mène des expériences, on échoue parfois, puis on recommence. Et enfin, il y a toute la dimension de service : trouver des financements, évaluer des projets, contribuer à la communauté scientifique, gérer aussi des responsabilités administratives importantes.
Qu’est-ce qui vous a menée vers ce domaine ?
Ce n’est pas l’informatique au départ, mais la photographie. Mon père m’a offert un appareil photo quand j’étais enfant, et j’ai été fascinée par cette idée de capturer le monde en une seule image. J’ai commencé par des études en chimie, à une époque où tout était encore analogique, avec des films. Puis, dans les années 1990, le numérique est arrivé. J’ai alors évolué vers l’électronique, puis vers l’informatique. J’ai simplement suivi mes intérêts.
Vous avez donc vécu cette transition de l’intérieur…
Oui, et c’était vraiment une période de « Far West ». Je travaillais à Seattle pour Corbis, une entreprise fondée par Bill Gates, qui numérisait des images pour les commercialiser. À l’époque, il n’y avait ni standards ni règles. Par exemple, faire en sorte qu’une image apparaisse de la même manière sur différents ordinateurs était un vrai défi. Aujourd’hui, cela semble trivial, mais à l’époque, tout restait à inventer.
Qu’est-ce qui vous motive encore aujourd’hui après un tel parcours ?
J’ai la chance d’avoir un métier où je suis payée pour apprendre tous les jours. La technologie évolue extrêmement vite. Quand je repense au passage du film photographique à la génération d’images ou de vidéos à partir d’un simple prompt, c’est assez incroyable. Et cette accélération rend le travail passionnant. On est constamment en train d’apprendre, de s’adapter, de découvrir.
Quels sont aujourd’hui les grands enjeux dans votre domaine ?
L’intelligence artificielle a été un véritable « game changer ». On peut désormais créer des images sans caméra. Cela démocratise énormément la création visuelle, ce qui est positif. Mais en parallèle, cela pose des questions importantes, notamment autour des deepfakes, de la désinformation et de la protection des droits et de la vie privée.
Comment aborder ces enjeux ?
Nous sommes encore un peu en retard. La technologie va plus vite que la régulation. Il faut protéger les individus, leur image, leurs données. Ce sont des questions essentielles si l’on veut maintenir la confiance.
La recherche académique peut-elle suivre le rythme ?
C’est plus compliqué aujourd’hui. Dans certains domaines, notamment les grands modèles d’IA, l’industrie a pris de l’avance parce qu’elle dispose de ressources de calcul considérables. Les universités n’ont pas ces moyens. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons plus innover, mais nous devons être plus créatifs, plus stratégiques, et explorer d’autres voies.
Qu’attendent les entreprises d’une institution comme l’EPFL ?
Des talents avant tout. Former des profils très qualifiés est essentiel. Il y a aussi la recherche et l’innovation, qui se transfèrent vers l’économie via des startups ou des collaborations. Mais tout part de la qualité de la formation et des chercheurs.
La Suisse est-elle bien positionnée ?
Oui, notamment grâce à son système éducatif. Tout le monde ne doit pas forcément passer par l’université pour réussir. Le système d’apprentissage offre d’excellentes opportunités. Cela crée un équilibre et permet aussi aux institutions comme l’EPFL de rester très performantes.
Avez-vous rencontré des obstacles en tant que femme ?
Oui, bien sûr. Mais on ne peut pas réagir à chaque situation. Il faut choisir ses batailles et avancer. J’ai toujours fait ce que je voulais faire, sans trop me laisser freiner.
Comment faire évoluer les choses ?
Les rôles modèles sont essentiels. Plus il y a de femmes dans ces domaines, plus cela attire d’autres femmes. J’ai moi-même été inspirée. L’une des personnes qui m’a marquée était la femme de mon professeur à Zurich. Elle avait un doctorat en pharmacie et dirigeait sa propre activité de conseil pour faire approuver des médicaments en Suisse. C’était un exemple très concret d’indépendance et de réussite. Et bien sûr, ma mère a été une figure très importante. Elle s’est engagée en politique dans les années 1970, à une époque où les femmes venaient tout juste d’obtenir certains droits en Suisse. Elle faisait partie des premières, et cela m’a beaucoup marquée.
Le leadership féminin change-t-il la manière de diriger ?
Pas nécessairement à l’échelle individuelle. Il y a des profils très différents, chez les hommes comme chez les femmes. En revanche, des équipes mixtes sont plus riches et plus créatives, car elles rassemblent des points de vue et des compétences variées.
Quel rôle la science doit-elle jouer ?
Elle est essentielle pour répondre aux grands défis, comme le climat. Mais elle est aussi confrontée à un problème croissant de désinformation. La science propose des solutions, mais encore faut-il que la société les accepte.
Sommes-nous au bout du développement de l’IA ?
Non, pas du tout. Nous ne sommes pas encore au bout du paradigme actuel. Il y aura encore des ruptures, et il est difficile de dire d’où elles viendront.
Quelle est votre vision pour l’avenir de la recherche et de l’innovation en Europe ?
Continuer. Il faut continuer à investir, à collaborer et à avancer.
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