garde alternée : mythe, égalité ou nouvelle pression sur les mères ?
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Femmes

Garde alternée : mythe, égalité ou nouvelle pression sur les mères ?

29.04.2026
par SMA

Depuis la réforme du droit de l’enfant en 2017, la garde alternée s’impose progressivement en Suisse romande comme un modèle de référence. Mais derrière cet idéal d’égalité parentale, Anaïs Brodard, avocate active en droit du divorce et en médiation, pointe des tensions croissantes et appelle à une approche plus nuancée.

Anaïs BrodardAvocate, Spécialiste FSA droit de la famille, Médiatrice FSA, Formée au droit collaboratif

Anaïs Brodard
Avocate, Spécialiste FSA droit de la famille, Médiatrice FSA, Formée au droit collaboratif

Avocate spécialisée en droit de la famille et médiatrice, Anaïs Brodard accompagne au quotidien des couples confrontés à la séparation. Forte d’une solide expérience tant en procédures judiciaires qu’en modes amiables, elle observe une évolution rapide des pratiques et leurs effets parfois ambivalents sur les familles.

Une évolution juridique rapide vers l’égalité

Depuis l’entrée en vigueur de la réforme du droit de l’enfant, l’autorité parentale conjointe est devenue la norme, et la garde alternée doit désormais être examinée par le juge dès lors qu’elle est demandée par l’un des parents ou par l’enfant lui-même.

Cette évolution marque un tournant majeur : elle consacre l’idée que les deux parents doivent continuer à jouer un rôle actif après la séparation. « Le message implicite aujourd’hui, c’est qu’un « bon parent » est un parent présent à 50 % », observe Anaïs Brodard.

Si cette orientation répond à une volonté d’équité, elle tend aussi à installer un modèle qui, dans la pratique, peut devenir prescriptif.

Une égalité juridique qui masque des réalités inégales

Car sur le terrain, la réalité familiale reste souvent éloignée de cet idéal. Avant la séparation, la répartition des rôles demeure encore largement déséquilibrée. « Dans 70 à 80 % des cas, la charge des enfants repose principalement sur la mère », rappelle l’avocate.

La séparation opère alors un basculement soudain vers une organisation égalitaire. « On passe d’un déséquilibre assumé à une égalité imposée », souligne-t-elle. Cette transition peut apparaître brutale, voire artificielle, en ce qu’elle ne reflète pas l’histoire du couple ni l’implication réelle de chacun avant la rupture.

Ce décalage interroge : l’égalité doit-elle être décrétée ou construite dans la durée ?

Une norme sociale sous pression

Au-delà du cadre juridique, la garde alternée tend aujourd’hui à s’imposer comme une norme sociale. Refuser ce modèle peut être perçu négativement. « Dire non à une garde alternée est parfois interprété comme un manque d’ouverture, voire comme un comportement conflictuel », constate Anaïs Brodard.

Cette pression, à la fois sociale et judiciaire, pèse particulièrement sur les mères. Certaines acceptent des accords sans réelle conviction, par crainte d’être jugées.

Résultat : la garde alternée devient parfois moins un choix qu’une attente implicite. « Elle est devenue une norme sociale, plus qu’une solution adaptée à chaque situation », résume l’avocate.

L’intérêt de l’enfant, principe clé… mais difficile à évaluer

Sur le papier, la garde alternée repose sur un principe central : l’intérêt de l’enfant. Mais dans les faits, son application soulève des défis.

« Elle fonctionne très bien lorsqu’il existe une bonne communication entre les parents, une proximité géographique et une stabilité émotionnelle », précise Anaïs Brodard. À l’inverse, en cas de conflit persistant, elle peut fragiliser l’enfant.

Fatigue liée aux déplacements, double organisation, repères éclatés : les contraintes du quotidien sont souvent sous-estimées. « L’intérêt de l’enfant est souvent invoqué, mais rarement évalué concrètement », regrette-t-elle.

Une charge mentale toujours inégalement répartie

Même lorsque le temps de garde est partagé, la répartition des responsabilités ne l’est pas nécessairement. Coordination scolaire, suivi médical, organisation logistique : ces tâches continuent souvent de reposer majoritairement sur les mères.

« Partager le temps ne signifie pas partager la charge », insiste Anaïs Brodard. Une réalité invisible pour le droit, mais bien présente dans le quotidien des familles.

À cela s’ajoutent parfois des enjeux économiques, la garde alternée pouvant influencer le montant des contributions d’entretien. Elle peut ainsi être utilisée comme levier stratégique, au-delà des seuls intérêts de l’enfant.

Vers une approche plus flexible de la coparentalité

Faut-il pour autant remettre en cause la garde alternée ? Pas nécessairement. « C’est une excellente solution lorsqu’elle est choisie, préparée et adaptée », nuance l’avocate.

Le véritable enjeu réside dans sa systématisation. « Elle devient problématique lorsqu’elle est imposée comme un modèle unique ».

Pour y remédier, Anaïs Brodard plaide pour une approche plus nuancée : tenir compte de la réalité vécue avant la séparation, introduire des modèles hybrides et favoriser une certaine souplesse dans l’organisation.

« L’égalité parentale ne se décrète pas à 50-50, elle se construit », rappelle-t-elle.

Plus largement, elle met en garde contre une uniformisation des modèles familiaux. « Le vrai risque aujourd’hui, ce n’est pas l’inégalité, mais l’uniformisation. Chaque famille a ses propres besoins. »

Repenser l’équilibre plutôt que l’imposer

Entre idéal d’égalité et complexité des situations humaines, la garde alternée illustre les limites d’une approche standardisée du droit de la famille.

Plutôt qu’un modèle à appliquer, elle devrait rester une solution parmi d’autres, à adapter au cas par cas. Car au-delà du partage du temps, c’est bien la qualité de la coparentalité qui fait la différence.

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