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Business Interview

« Le désir d’apprendre est aussi lié à la nécessité de se former »

23.03.2022
par Andrea Tarantini

Qu’est-ce qui caractérise le système de formation suisse ? Quels sont les défis auxquels il doit faire face ? Dans l’interview qui suit, Gilles Miserez, Directeur général de l’Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue (OFPC) du canton de Genève, répond à nos questions.

Gilles Miserez
Dirécteur général OFPC

Gilles Miserez, quelles sont vos missions en tant que Directeur général de l’OFPC ?

Nous offrons des prestations qui permettent à tout un chacun, quel que soit son parcours préalable, de pouvoir se former en fonction de ses projets et dans une perspective d’employabilité.

Qu’est-ce qui caractérise la formation suisse ?

La formation en Suisse se caractérise par sa grande qualité intrinsèque mais aussi sa souplesse et sa perméabilité qui lui permettent d’offrir de nombreuses passerelles et des perspectives étendues, ainsi qu’une excellente employabilité.

Comment cette formation suscite-t-elle le désir permanent d’apprendre ?

Le désir d’apprendre est aussi lié à la nécessité de se former. Je suis par ailleurs convaincu que la richesse et la diversité de l’offre et les perspectives de carrière que la formation suisse déploie, tant horizontalement que verticalement, sont des leviers puissants pour susciter cet intérêt.

Vous évoquez la diversité de l’offre de formation en Suisse. Le nombre de voies possibles pose-t-il problème aux jeunes qui réfléchissent à leur avenir professionnel ?

Il est vrai que le choix peut être parfois délicat, en particulier lorsqu’il doit être effectué relativement jeune. Je pense néanmoins qu’il est plutôt lié à la difficulté pour certaines personnes de se projeter dans une formation. Cela me permet de souligner que nous avons besoin de professionnels capables d’offrir des prestations de qualité en matière d’orientation et ce, quel que soit le niveau concerné : un élève qui sort du cycle d’orientation ou un universitaire fraîchement diplômé peuvent se trouver aussi désemparés l’un que l’autre devant leurs perspectives d’avenir.

Que conseillerez-vous aux jeunes qui ne savent pas vers quelle formation et quel métier s’orienter ?

Je leur rappellerais d’abord qu’on ne se forme pas dans un métier pour toute la vie. Dans la formation professionnelle par exemple, cinq ans après l’obtention de leur diplôme, près de la moitié des titulaires d’un CFC exercent une profession différente de celle qu’ils ont apprise. Mais quels que soient le cursus et le métier visés, je suis intimement persuadé que l’intérêt personnel et le plaisir restent les meilleurs critères de choix.

Comment attirer les jeunes vers des formations délaissées et pourtant essentielles ?

Ces formations et ces métiers délaissés le sont souvent parce qu’ils sont mal connus ou, pire encore, mal perçus. Il faut donc informer à leur sujet de manière objective, en essayant de dépasser les clichés et les a priori qui les entourent, en oubliant la question du genre – les métiers n’ont pas de sexe – et en recourant là aussi aux spécialistes de l’information et à leurs outils. On peut aussi considérer que l’amélioration de certaines conditions-cadres – horaires, salaires, etc. – pourrait contribuer à un regain d’intérêt pour ces métiers.

La formation en Suisse se caractérise par sa grande qualité intrinsèque mais aussi sa souplesse et sa perméabilité.

Comment la numérisation impacte-t-elle la formation suisse ?

Elle implique d’abord un nouveau rôle pour les formateurs, qui devront parfois acquérir les compétences techniques et pédagogiques nécessaires à la transmission des connaissances par le biais du numérique. Ces mises à jour indispensables au regard de l’évolution technologique valent, certes à des degrés divers, pour l’ensemble des professions.

L’épidémie de la Covid a aussi fortement impacté l’accès à la formation des jeunes. Quelles solutions leur ont été apportées ?

La principale préoccupation en la matière a été de maintenir élèves et étudiants en formation et, pour ceux concernés, de terminer au mieux leur cursus. La collaboration de tous les partenaires, les soutiens cantonaux et fédéraux nous ont permis d’y parvenir. Mais nous continuons aussi de travailler activement sur la question de la transition II, c’est-à-dire le passage de la formation à l’emploi, afin d’éviter le chômage.

Quelles sont les forces de la formation supérieure et professionnelle en Suisse ?

L’une de ses grandes qualités est d’être toujours en phase avec les besoins de l’économie. Cela exige une concertation et une collaboration permanentes des partenaires concernés, qui débouche notamment sur une mise à jour très régulière – tous les cinq ans en moyenne – des ordonnances de formation pour les AFP et les CFC. Cette souplesse permet et accompagne à la fois l’émergence de nouvelles professions, parmi lesquelles on peut citer – pour les plus récentes – les qualiticiens en microtechnique, les assistants en promotion de l’activité physique et de la santé ou les agents relation client.

Qu’en est-il des défis qui pèsent sur elle ?

Ils sont nombreux et ont été pris en compte dans le cadre de l’initiative « Formation professionnelle 2030 », qui anticipe les changements sur le marché du travail et dans la société pour projeter l’apprentissage vers l’avenir, autour de questions comme la flexibilisation de la formation professionnelle dans l’optique de l’employabilité ou le renforcement de l’enseignement de la culture générale.

Le besoin de personnel qualifié est-il un problème actuel ?

Oui, clairement, en particulier dans les secteurs qui se trouvent en tension en raison de la pandémie ou dont cette dernière a accru les difficultés structurelles : on pense évidemment à la santé et l’hôtellerie-restauration, mais on peut aussi mentionner les métiers de l’ingénierie ou de l’informatique.

Est-il important d’optimiser l’attribution des places d’apprentissage ?

La formation duale est intimement liée à la conjoncture économique. Il est toutefois essentiel de continuer de former même au creux de la vague pour éviter les situations que nous avons pu connaître avec certains métiers comme, récemment, les pilotes de locomotive.

Nous avons encore à développer une réelle culture d’entreprise qui faciliterait et rendrait naturelle la formation continue des employés.

Dans le cadre de la formation des adultes, quels sont les facteurs qui permettent de faciliter l’obtention d’un diplôme et le changement de carrière ?

Il faut d’abord rappeler que tous les métiers sont ouverts à la formation AFP et CFC des adultes, sous différentes formes, même si je considère que l’offre en matière de validation des acquis est actuellement insuffisante. Afin d’encourager ces formations, il existe dans plusieurs cantons de nombreux dispositifs de soutien pour la perte de gains ou, dans le cas d’une reconversion, l’obtention de bourses et de prêts d’étude. Néanmoins, nous avons encore à développer une réelle culture d’entreprise qui faciliterait et rendrait naturelle la formation continue des employés.

Dans un monde du travail dynamique, la formation professionnelle suisse facilite-t-elle la mobilité des professionnels ?

Oui et, pour moi, la meilleure illustration de cette mobilité, c’est de voir qu’un conseiller fédéral actuellement en fonction ou le patron d’une très grande entreprise comme COOP sont issus de la filière professionnelle. Mon seul regret : il s’agit d’une culture très suisse, mais un peu moins genevoise… Ce qui nous mobilise pour renforcer la place de l’apprentissage dans notre canton.

Selon vous, comment le secteur de l’apprentissage et de la formation en Suisse va-t-il évoluer ?

Le constat que nous faisons, c’est qu’un titre du secondaire comme le CFC est aujourd’hui le minimum pour s’insérer dans le monde du travail. Toutefois, pour y évoluer et y progresser, des compétences de niveau tertiaire – dispensées par les ES et les HES, mais aussi la formation continue – sont de plus en plus indispensables. Il en va de l’employabilité des personnes et de la vigueur de notre tissu économique.

Quels sont les éventuels défis sur lesquels il faudra se pencher ?

L’un des plus importants à mes yeux consiste à résister à l’érosion de la filière duale, qui résulte en grande partie d’une forme d’académisation générale de la société et va exiger de notre part une promotion et une valorisation à grande échelle de la formation professionnelle. Je pense également que le fait de maintenir autant que possible les outils de production en Suisse nous permettra de conserver les métiers et les formations qui y sont associés. C’est aussi une des expressions fortes de la notion d’apprentissage tout au long de la vie.

Interview Andrea Tarantini

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