regard
iStockphoto/Lisa Vlasenko
France Santé

« Le regard que l’on porte sur soi est aussi le résultat d’une construction sociale »

29.12.2022
par Léa Stocky

Directrice de recherche à l’université, docteure en philosophie et en psychologie, Elsa Godart est l’auteure d’au moins une vingtaine de livres. Un de ses thèmes de prédilection ? La question du selfie et de ce que ce  nouveau mode de représentation dit du sujet humain. Dans cette interview, elle nous parle des enjeux sociaux et personnels liés au regard que nous portons sur nous-mêmes au travers d’une glace ou d’un écran. 

Elsa Godart, l’histoire du miroir comme objet montre une démocratisation de l’image de soi. Le selfie en est-il le paroxysme ? 

Depuis le développement des smartphones, du web et des applications, on assiste à une montée en puissance de la représentation de soi. L’image de soi est devenue un objet de communication par essence, ce qui est très nouveau. 

Que dit cette omniprésence de l’image de soi de notre rapport au corps ? 

On distingue deux mouvements. Tout d’abord, les diktats continuent de s’imposer et l’on cherche à ressembler aux personnes que l’on voit sur les réseaux sociaux. Dans le même temps et grâce à la facilité de diffusion des images permise par la virtualité, d’autres discours émergent et poussent à casser les codes. Le meilleur et le pire sont possibles, tout dépend de l’usage qu’on en fait. Avec le confinement et l’utilisation de logiciels de visioconférence, nous étions confrontés en permanence à notre propre image à l’écran. Pour une personne qui n’est pas bien dans sa peau, cela peut vite devenir anxiogène. Ce n’est pas l’usage du virtuel qui engendre un mal-être mais plutôt le fait que nos complexes sont accentués car nous y sommes confrontés beaucoup plus souvent. 

En quoi un écran peut-il transformer l’image que nous avons de nous-mêmes ? 

Il y a toujours un décalage entre l’image de soi telle qu’elle est représentée dans un miroir et la réalité car quand on se voit on s’éprouve soi-même de l’intérieur. Par exemple, selon son humeur du matin, on se voit différemment. Il y a une impossible objectivité dans la saisie de soi. 

En quoi se regarder dans une glace peut-il être bénéfique pour l’estime que nous avons de nous-mêmes ?

Le regard que l’on porte sur soi est aussi le résultat d’une construction sociale d’où la nécessité de pouvoir faire évoluer la société. Les miroirs ne peuvent pas nous aider à renarcissiser une image défaite de soi car il s’agit de quelque chose qui est purement affectif et intérieur. Si l’on ne se sent pas bien, il est nécessaire d’effectuer un travail psychothérapeutique. Dans certains cas, l’image peut toutefois être réparatrice. Par exemple, quand une personne a perdu énormément de poids, elle ne se reconnaît plus et a besoin de se voir pour essayer de se réapproprier une image qui lui échappe. 

Comment notre relation aux miroirs et aux selfies va-t-elle évoluer ? 

Le rapport à l’image va se décupler. Pour moi, il y a deux grandes révolutions aujourd’hui : la révolution écologique et la révolution de la sociabilité qui va passer par le métavers et le sacre de l’idéal du moi. On existera dans une pluralité d’identités qu’on modifiera constamment, ce qui est déjà le cas avec l’avatar. C’est pour cela que je pense qu’il y a aussi des aspects positifs qui se développeront car la technique nous donne la possibilité d’être l’inventeur de soi à tout moment.

Interview Léa Stocky

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