Interview par Océane Ilunga

Aurel Aebi, Armand Louis & Patrick Reymond : « Désapprendre pour adopter de nouveaux regards »

Trois personnalités, une créativité sans frontières : les fondateurs du célèbre studio racontent leur quête permanente de sens, de matière et d’émotion.

Fondé en 1991 à La Neuveville, atelier oï s’est imposé comme l’un des studios suisses les plus influents dans les domaines de l’architecture, du design et de la scénographie. Plus de trente ans après sa création, le trio formé par Aurel Aebi, Armand Louis et Patrick Reymond continue d’explorer de nouveaux territoires créatifs. Entre matière, émotion et transdisciplinarité, Aurel Aebi revient sur l’évolution de l’agence, son regard sur l’intelligence artificielle et sa quête permanente de sens.

À La Neuveville, les ateliers d’Atelier oï ne ressemblent guère à l’image que l’on se fait d’un studio de design. Derrière les murs d’un ancien bâtiment industriel, le visiteur découvre un univers foisonnant où s’accumulent échantillons, prototypes, maquettes et objets venus des quatre coins du monde. Dans la vaste matériothèque, des milliers de références dialoguent silencieusement : essences de bois, textiles, papiers, fibres naturelles, métaux, verres soufflés ou matériaux expérimentaux.

Ici, la matière n’est pas une simple ressource. Elle est souvent le point de départ de la réflexion. « Nous avons près de 20 000 références », explique Aurel Aebi en parcourant les rayonnages. Cofondateur d’Atelier oï avec Armand Louis et Patrick Reymond en 1991, il continue de voir dans chaque matériau une invitation à explorer de nouveaux territoires.

Au fil des années, le petit bureau créé par trois amis est devenu une référence internationale du design, de l’architecture et de la scénographie. Pourtant, l’esprit des débuts demeure : une curiosité intacte, une approche transdisciplinaire et une volonté de faire dialoguer les savoir-faire plutôt que de les cloisonner.

À l’ère de la spécialisation et des outils numériques, Atelier oï défend une vision plus organique de la création, où l’émotion, l’expérimentation et le contact avec la matière restent essentiels.

Aurel Aebi, après plus de trente ans d’existence, qu’est-ce qui vous surprend encore dans votre métier ?

Ce qui est fascinant, c’est que la créativité reste illimitée alors que le savoir, lui, est limité. Nous vivons dans un monde où l’on accumule des connaissances, mais la capacité à créer, à imaginer des liens nouveaux, demeure infinie.

Notre métier exige une curiosité permanente. On découvre constamment des choses que l’on n’avait jamais vues auparavant, puis on les combine avec d’autres éléments. C’est ce qui nourrit notre travail depuis le début.

La démarche transdisciplinaire d’atelier oï joue un rôle essentiel dans cette dynamique. Nous regardons le monde à travers plusieurs disciplines : l’architecture, le design, l’architecture intérieure ou encore la scénographie. Selon les « lunettes » que l’on porte, un même paysage révèle des réalités différentes. L’architecte perçoit les volumes et les espaces, le graphiste les lignes et les compositions, le scénographe les séquences et les mises en scène.

Cette diversité de regards nous oblige à rester ouverts. Nous travaillons aujourd’hui à l’échelle internationale et cela nous pousse continuellement à apprendre. Mais il faut aussi savoir désapprendre. Nous développons actuellement un projet au Cambodge et j’ai réalisé que certaines certitudes que je croyais acquises ne fonctionnaient plus dans ce contexte. Il faut parfois abandonner ses réflexes pour regarder les choses autrement.

Vous dites souvent qu’il faut aussi savoir désapprendre. Pourquoi ?

Parce que lorsque l’on accumule de l’expérience, on risque également d’accumuler des certitudes. Or la créativité demande de conserver un regard neuf, d’accepter d’être surpris et de remettre en question ses habitudes. Désapprendre ne signifie pas oublier ce que l’on sait, mais rester disponible à d’autres possibilités.

Atelier oï est né de la rencontre de trois personnalités. Comment votre manière de collaborer a-t-elle évolué ?

Au départ, nous étions simplement trois associés. Pendant les premières années, nous travaillions pratiquement seuls. Puis très rapidement, une équipe s’est constituée autour de nous.

Ce qui nous a toujours intéressés, c’est la richesse qui naît de l’échange. Lorsqu’on travaille seul, on suit souvent une pensée linéaire. À plusieurs, il se crée une tension fertile entre différentes sensibilités. Les meilleures idées surgissent souvent dans cet espace intermédiaire, dans ce qui se dessine entre les lignes d’une conversation.

Avec le temps, cette logique s’est amplifiée. Nous sommes passés d’une structure de trois personnes à une équipe qui compte entre trente et cinquante collaborateurs selon les projets. Nos métiers se sont également complexifiés. Aujourd’hui, un projet mobilise des spécialistes du climat, des matériaux, de la lumière, de l’énergie ou encore de la physique du bâtiment.

Nous réunissons aussi des collaborateurs issus d’une douzaine de cultures différentes. Cette diversité constitue une formidable source d’enrichissement. Chaque personne apporte un regard spécifique qui nourrit le projet.

L’atelier fonctionne aujourd’hui comme un organisme vivant. Il évolue, se transforme et se réinvente en permanence. Ce n’est pas un modèle où quelques dirigeants décident et où les autres exécutent. C’est un processus de co-création.

© Yves Bachman

La transdisciplinarité est au cœur de votre ADN. Est-elle devenue plus complexe à mettre en œuvre dans un monde toujours plus spécialisé ?

Oui, sans aucun doute. Les projets sont devenus beaucoup plus complexes et les compétences extrêmement spécialisées.

Mais le rôle du créateur reste de fédérer ces expertises autour d’une vision commune. Nous devons rassembler tous ces savoirs au service d’une idée forte.

Aujourd’hui, beaucoup parlent de storytelling. Chez atelier oï, nous préférons évoquer la notion de « story texture ». Il ne s’agit pas seulement de raconter une histoire, mais de lui donner une forme tangible, une matérialité, une présence.

C’est ce qui nous a conduits à collaborer avec des maisons comme Louis Vuitton, Bulgari ou Fendi. Nous cherchons à comprendre leur ADN profond pour traduire leurs valeurs dans l’espace, les objets ou les expériences.

Autrefois, l’architecte pouvait être considéré comme un chef d’orchestre unique. Aujourd’hui, le projet ressemble davantage à une constellation de compétences qu’il faut réunir autour d’une même intention.

La matière semble occuper une place centrale dans votre processus créatif. Absolument. Chez nous, la matière est souvent le point de départ du projet.

Nous avons constitué au fil des années une matériothèque qui rassemble près de 20 000 références. Nous fonctionnons un peu comme des cuisiniers : les matériaux sont nos ingrédients.

Lorsque nous développons un projet, nous commençons rarement par dessiner une forme abstraite. Nous observons d’abord la matière, ses propriétés, sa texture, sa souplesse, sa résistance. Ensuite seulement apparaît la forme.

Prenons l’exemple du cuir. Nous explorons actuellement différentes alternatives végétales. Mais un cuir végétal ne doit pas forcément chercher à imiter un cuir animal. Il peut développer sa propre esthétique, son propre langage.

Nous sommes également fascinés par des savoir-faire traditionnels que nous redécouvrons. Les tavillons en bois, par exemple, ces petites lattes utilisées autrefois pour les façades, nous inspirent énormément aujourd’hui.

Les formes naissent de la matière. Si vous travaillez le bois, la pierre, le métal ou le cuir, les réponses seront forcément différentes.

Quel regard portez-vous sur l’IA ?

L’intelligence artificielle est un outil intéressant, mais il faut comprendre sa nature.

Elle est fondamentalement générative : elle réassemble, synthétise et reformule des éléments déjà existants. Elle peut nous aider à effectuer des recherches, à analyser des informations ou à accélérer certaines étapes.

Mais notre processus créatif reste profondément ancré dans l’expérience physique de la matière. Nous travaillons avec nos mains. Nous expérimentons. Nous observons.

L’intelligence artificielle peut faciliter certaines démarches, mais elle ne remplace ni l’intuition, ni le contact direct avec les matériaux, ni l’émotion qui naît de l’expérimentation.

Vous évoquez souvent la notion de « levitas ». Pourquoi est-elle si importante aujourd’hui ?

Parce qu’elle constitue une forme de contrepoint à la gravitas. La gravitas, c’est tout ce qui nous attire vers le bas : les crises, les conflits, les inquiétudes qui traversent notre époque. La levitas représente au contraire ce qui nous élève.

Nous avons toujours été fascinés par cette tension entre stabilité et mouvement, entre poids et légèreté.

Dans nombre de nos scénographies ou de nos installations, nous cherchons à créer cette impression de suspension, presque de flottement. Ce sont des moments qui permettent de s’extraire, ne serait-ce qu’un instant, de la lourdeur du quotidien.

Dans un monde souvent anxiogène, cette capacité à susciter l’émerveillement nous paraît plus importante que jamais.

Les clients recherchent-ils aujourd’hui autre chose qu’il y a quinze ans ?

Oui, je crois que beaucoup sont désormais à la recherche de sens. Nous travaillons souvent dans l’univers du luxe. Mais au-delà de l’esthétique ou de la performance, les clients veulent comprendre pourquoi ils font les choses. Ils cherchent ce que j’appelle « l’image derrière l’image ».

La première image est celle que l’on voit immédiatement. Mais ce qui nous intéresse davantage, c’est ce qui se cache derrière : les valeurs, l’histoire, la raison d’être.

Cette réflexion est devenue particulièrement forte depuis le Covid. Cette période a obligé beaucoup de personnes à ralentir, à se recentrer et à s’interroger sur leurs priorités.

Nous observons aujourd’hui une quête de profondeur, une recherche de beauté intérieure plutôt que simplement de beauté extérieure.

Quel projet rêvez-vous encore de réaliser ?

Nous avons eu la chance de travailler dans des domaines extrêmement variés : des flacons de parfum, des meubles, des musées, des scénographies, des espaces commerciaux ou encore des bâtiments culturels.

Mais il existe un projet qui continue de nous faire rêver : un hôtel conçu comme une expérience totalement holistique.

Un lieu où nous pourrions mobiliser l’ensemble des disciplines que nous explorons depuis plus de trente ans. L’architecture, bien sûr, mais aussi la lumière, les matériaux, le son, les odeurs, les objets et les parcours. Nous avons déjà réalisé des hôtels au Japon et à Prague, mais nous aimerions aller encore plus loin.

Comment faire entendre l’architecture ? Comment la faire sentir ? Comment concevoir une lumière qui accompagne les rythmes naturels de la journée ? Comment créer un lieu qui sollicite tous les sens ?

C’est probablement l’un des projets qui nous enthousiasme le plus aujourd’hui.

Comment préserver une approche artisanale alors que vous travaillez à l’échelle internationale ?

Nous appliquons un principe simple : penser globalement, agir localement. Les idées peuvent circuler partout dans le monde. Mais le savoir-faire, lui, reste profondément ancré dans des territoires.

Nous avons travaillé avec des verriers à Murano, avec des céramistes au Japon, avec des artisans spécialisés dans des techniques ancestrales. Chaque lieu possède ses propres connaissances et ses propres gestes.

Nous sommes moins fascinés par le savoir que par le savoir-faire. Notre approche consiste à aller à la rencontre de ces artisans, à comprendre leur manière de travailler et à apprendre d’eux.

Finalement, malgré nos soixante ans, nous essayons de conserver un regard d’enfant. Cette curiosité reste essentielle.

Si vous deviez résumer l’ADN d’atelier oï en trois mots ?

Je dirais : émotion, matière et transdisciplinarité.

Mais j’ajouterais volontiers quelques notions complémentaires comme le contenu, le contexte ou la sensibilité.

Pendant longtemps, le design a affirmé que « la forme suit la fonction ». Nous avons plutôt tendance à dire que la forme suit l’émotion. Et aujourd’hui, nous pensons même que la forme suit d’abord le contenu.

Un projet doit porter une idée forte. Sans contenu, le design devient décoration. Sans contenu, l’architecture se transforme en simple décor.

Notre ambition reste de créer des projets qui possèdent du sens, de la profondeur et une véritable résonance émotionnelle.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes créateurs ?

De croire en eux-mêmes et de rester curieux.

Le mot succès est intéressant : on le considère souvent comme un objectif extérieur. Pourtant, pour moi, le succès consiste d’abord à se dépasser, à rester fidèle à ses convictions.

Il faut croire à ses idées, même lorsqu’elles semblent improbables. Toute réalisation commence par une imagination.

Si vous êtes capable d’imaginer quelque chose, alors vous êtes déjà en train de créer les conditions de son existence. Voilà peut-être le conseil le plus important : continuer à rêver, continuer à explorer et ne jamais cesser d’apprendre.

Image d’en-tête © Yves Bachman

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21.06.2026
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