Alors que la France et l’Europe cherchent à renforcer leur souveraineté économique, la question du financement de l’innovation devient déterminante. Représentant les acteurs du capital-investissement, de l’infrastructure et de la dette privée, France Invest met en avant le rôle structurant de ses membres dans l’accompagnement aux entreprises innovantes. Sophie Paturle, sa présidente, en expose les enjeux et les perspectives.

Sophie Paturle
Présidente de France Invest
Sophie Paturle, l’innovation est au cœur de toutes les stratégies économiques. Où en est la France aujourd’hui ?
La France et l’Europe disposent d’atouts majeurs : une recherche d’excellence, des entrepreneurs talentueux et une épargne abondante. Pourtant, en matière de capital-innovation, les montants levés en Europe sont dix fois plus faibles qu’outre-Atlantique sur la dernière décennie. Ce différentiel traduit un sous-investissement structurel qui, à terme, fragilise notre compétitivité.
Le financement est donc le nerf de la guerre ?
Plus que jamais. Le capital-investissement joue déjà un rôle central dans le soutien à l’innovation. Les 470 membres de France Invest accompagnent les entreprises en moyenne entre cinq et sept ans, parfois davantage, grâce à des financements patients et à une véritable expertise stratégique. Concrètement, ils soutiennent plus de 11 000 entreprises, dont 8500 en France, représentant 2,5 millions d’emplois. Parmi elles, plus de 4600 startups et PME innovantes bénéficient directement de ces capitaux. Dans un contexte de cycles tendus et de raréfaction du capital-innovation, ces financements sont essentiels pour assurer le passage de la recherche au marché, puis à l’industrialisation. C’est d’autant plus stratégique que la France consacre seulement 2,3 % de son PIB à la R&D, un niveau qui progresse moins vite que chez plusieurs de ses partenaires.
Pourquoi ce rôle est-il si stratégique aujourd’hui ?
Car l’innovation est devenue un enjeu de puissance. L’IA, la deeptech ou encore les technologies liées à la transition énergétique sont désormais des secteurs de souveraineté économique et industrielle. La compétition mondiale est rude et le risque de décrochage est réel : si ces technologies ne sont pas financées en Europe, elles le seront ailleurs, ce qui accroît le risque de dépendance à des solutions étrangères.
En France, 36,4 milliards d’euros ont été investis en 2025 par les acteurs du capital-investissement dans 2904 entreprises et projets d’infrastructure, principalement dans l’industrie (7,2 Md€), le numérique (6,1 Md€), les biens et services de consommation (5,5 Md€) et la santé (4,8 Md€), avec un fort soutien aux infrastructures énergétiques (3,6 Md€), sans oublier la défense (près d’1 Md€ investis en capital et en dette en 2025). Orienter davantage de capitaux privés vers nos startups, PME innovantes et champions technologiques est indispensable pour préserver notre autonomie économique et notre capacité d’innovation.
Qu’est-ce qui freine cette montée en puissance ?
Les ressources existent, mais elles doivent être mieux orientées vers l’économie réelle. Cela passe notamment par l’adaptation des véhicules d’épargne afin de faciliter l’accès au capital-innovation, et ainsi favoriser l’investissement des institutionnels et des family office notamment et des investisseurs particuliers. Deux autres freins dominent : la perception du risque et la durée longue de détention. D’où l’intérêt de mécanismes publics de partage du risque et du développement de marchés secondaires, capables d’apporter davantage de liquidité. Enfin, nous devons progresser collectivement sur l’acceptation du droit à l’échec. Les grandes nations de l’innovation savent qu’un revers n’est pas une disqualification. La France doit encore évoluer sur ce point.
Quelles solutions pour changer d’échelle alors que l’Europe cherche à accélérer sa dynamique d’innovation ?
Trois priorités se dégagent : mobiliser davantage l’épargne longue, faire émerger des fonds européens de taille critique et simplifier le cadre réglementaire et prudentiel.
La réussite repose sur une chaîne de financement complète, depuis les premières étapes jusqu’au succès sur le marché. À chaque stade (pre-seed, seed, venture, growth), l’investissement public joue un rôle majeur d’amorçage et d’effet d’entraînement pour mobiliser davantage de capitaux privés et accompagner l’émergence des projets, puis leur passage à l’industrialisation. La commande publique est aussi déterminante : un premier marché donne une référence client et permet de réaliser du chiffre d’affaires. Souvent plus efficace qu’une subvention, il valide une technologie et accélère son passage à l’échelle. Enfin, les passerelles entre recherche, entrepreneurs et investisseurs doivent encore se renforcer. France Invest y contribue activement.
Peut-on parler d’un enjeu de souveraineté ?
Absolument. Le capital-investissement contribue déjà au financement de secteurs stratégiques, comme la défense, l’énergie, l’IA et soutient plus largement la réindustrialisation. La mobilisation des capitaux français et européens est une condition essentielle au développement et au succès de nos entreprises, mais aussi à leur ancrage en France et en Europe une fois qu’elles atteignent une reconnaissance internationale. À défaut, ce sont la Chine et les États-Unis qui développeront les technologies de demain ou qui rachèteront nos entreprises lorsqu’elles auront réussi à émerger.
Quel message souhaitez-vous porter à l’occasion de VivaTech et d’autres salons sur le financement de l’innovation ?
Investir dans l’innovation n’est pas une option, c’est une nécessité stratégique. Le capital-investissement est pleinement engagé aux côtés des entrepreneurs pour transformer les innovations en croissance et en emplois. Mais pour rester dans la course mondiale, nous devons collectivement changer d’échelle. Financer l’innovation aujourd’hui, c’est garantir notre souveraineté de demain.
Plus d’informations sur :
www.franceinvest.eu

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