Interview Portrait

«Chaque étape de la vie nous met dans un état d’esprit différent»

14.01.2022
par Kevin Meier

Roger Schawinski est un pionnier dans le domaine des médias. S’il a en effet marqué le paysage médiatique suisse en lançant notamment l’émission télévisée «Kassensturz» et en créant la première radio privée suisse Radio 24 et la première chaîne de télévision privée TeleZüri, il s’est également fait un nom en tant que journaliste et auteur. Dans l’interview qui suit, il parle de son métier, de sa génération et de ses motivations.

Roger Schawinski, comment vous décririez-vous?

«Still crazy after all these years» (Toujours fou après toutes ces années).

Vous avez parfois été impliqué dans des controverses liées à votre profession. Êtes-vous une personnalité provocante ou cela fait-il partie de votre métier?

En tant que journaliste, je n’arrive à voir le meilleur de mon invité qu’en posant ici et là une question surprenante ou même provocante. Je n’ai pas peur de ne pas être le «everybody’s darling», contrairement à beaucoup de gens dans ma profession malheureusement.

Cela vaut-il aussi pour la vie en général?

Bien sûr, car je me comporte à la fois en tant que journaliste et en tant que personne. Je ne fais pas la morale aux gens, même dans la vie privée, et j’essaie toujours d’être ouvert et honnête. Cela a pu heurter certaines personnes, mais je veux continuer à pouvoir me regarder dans le miroir le matin.

Vous avez activement contribué à façonner le paysage médiatique suisse. D’où vous vient cette passion?

Elle me vient de mon ouverture d’esprit et de mon enthousiasme lorsque je travaille sur une nouvelle idée ou un nouveau projet. Mes interviews à la radio et à la télévision me permettent aussi de rencontrer énormément de personnes passionnantes. Ces entretiens sont pour moi une forme d’entraînement cérébral dont je profite particulièrement à mon âge.

Ma curiosité est toujours intacte et je suis souvent agréablement surpris de découvrir les histoires passionnantes qui se cachent derrière tout un chacun.

Quelles interviews vous ont particulièrement marqué?

Beaucoup d’entre elles. J’ai mené des milliers d’interviews et je trouverais dommage de n’en mentionner qu’une seule. D’ailleurs, un best-of est toujours réalisé à la fin du semestre dans l’émission «Doppelpunkt». Je suis moi-même surpris par le nombre d’émissions passionnantes que j’ai pu animer. Récemment, j’ai par exemple réalisé pour «Doppelpunkt» une interview de Werner Merzbacher, 93 ans. Il est arrivé en Suisse en tant qu’enfant juif et n’a jamais revu ses parents qui sont morts au camp de concentration de Majdanek. Il a mis sa magnifique collection d’art à la disposition du musée des beaux-arts de Zürich pour une durée de 20 ans. J’ai été particulièrement impressionné lorsqu’il m’a dit qu’être encore en vie était tout simplement formidable pour lui. Cette sorte de résilience et d’optimisme est exemplaire chez une personne de 93 ans au destin aussi lourd.

Y a-t-il une personne que vous aimeriez encore interviewer?

Il y a toujours beaucoup de personnes à rencontrer. Cela dépend aussi de la situation actuelle. Cependant, les personnalités les plus célèbres n’ont pas forcément les histoires de vie les plus intéressantes à raconter et ne donnent donc pas toujours les meilleures interviews. Les bons entretiens se font avec celles et ceux qui s’ouvrent et ne se contentent pas de réciter leur texte. Ma curiosité est toujours intacte et je suis souvent agréablement surpris de découvrir les histoires passionnantes qui se cachent derrière tout un chacun.

Votre métier vous passionne-t-il toujours?

Absolument. Contrairement aux personnes qui sont obligées de partir à la retraite, j’ai un privilège. Je peux décider moi-même quand me retirer ou non. Tant que je retiens encore les noms et les dates, je pense que je vais continuer.

Quels sont les sujets qui vous font réfléchir actuellement?

Appartenant à la génération la plus heureuse de l’histoire de l’humanité, celle née après la Seconde Guerre Mondiale, je vis des situations extrêmes comme jamais auparavant à cause de la Covid. Je suis surpris de voir à quel point cette crise sans précédent est gérée de manière peu réfléchie. Il semblerait qu’en Suisse, nous n’ayons jamais appris à nous comporter de manière sensée et raisonnable en cas de danger, car heureusement, rien de comparable ne nous est encore arrivé.

Que voulez-vous dire?

Avec la Covid, nous vivons pour la première fois une situation alarmante que nous ne savons pas évaluer et face à laquelle nous ne réagissons pas correctement. Il est incroyable de voir avec quelle inconscience la Suisse, qui n’a pratiquement jamais connu de catastrophe contrairement à presque tous les autres pays, gère cette crise. Le fait que nous soyons en dernière position aussi bien pour les vaccins que pour les boosters est pour moi une preuve d’indigence. Les gens ne semblent pas croire que quelque chose de sérieux se passe chez nous et qu’il faut donc agir de manière conséquente. Ils pensent que leur propre bien-être est le plus important et ne voient pas plus loin que le bout de leur nez.

Constatez-vous un manque de solidarité?

Certains disent qu’ils sont les seuls à décider pour leur corps, sans réaliser qu’ils ont une responsabilité sociale. L’adage est désormais bien connu: la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. Beaucoup de gens n’en sont pas conscients.

Dans votre vie personnelle, vous êtes-vous senti différent selon les périodes de votre vie?

Tout à fait. Chaque étape de la vie nous met dans un état d’esprit différent. Si l’on en prend conscience, on peut rester optimiste dans toutes les situations.

Pour tirer le meilleur parti de chaque étape de la vie, il faut savoir reconnaître ce qui est le plus important.

Est-ce que ce sont ces différentes sensibilités qui provoquent parfois des décalages entre les générations?

Pas nécessairement. Ma génération, née après la guerre, a apporté beaucoup de changements tels que la libération sexuelle, le rock ‘n’ roll, le mouvement écologique et d’autres choses encore. Nous sommes donc très différents de toutes les générations qui nous ont précédés. À présent, nous pouvons encore nous différencier car, si nous nous y prenons bien, nous pourrions devenir des modèles pour les plus jeunes.

Quelle période de votre vie avez-vous préférée jusqu’ici?

Toujours celle qui est en cours. Je veux profiter au maximum de l’instant présent, de sorte que lorsque je regarde en arrière, je n’ai pas l’impression d’avoir manqué quelque chose d’important. Les erreurs font partie du jeu, mais en principe, il faut rester fidèle à soi-même et ne pas se laisser corrompre. Pour tirer le meilleur parti de chaque étape de la vie, il faut savoir reconnaître ce qui est le plus important: la santé physique et mentale, la forme physique et la famille. Il faut également prendre des responsabilités envers soi-même, les personnes de son entourage et la société, dans la vie privée comme dans la vie professionnelle.

Que signifie la vieillesse pour vous?

De nouvelles portes se ferment en permanence. Mon but est d’en ouvrir à chaque fois de nouvelles. Par exemple, au lieu de courir un marathon, je fais du golf .

Gérez-vous les échecs différemment aujourd’hui que lorsque vous étiez plus jeune?

Je ne suis plus obligé de jouer toutes mes cartes, comme je le faisais auparavant. Je me réjouis désormais davantage des succès de mes trois enfants que des miens. Aujourd’hui, tout ce que je fais est du bonus que je veux toutefois accomplir avec autant de professionnalisme qu’auparavant.

Rencontrez-vous davantage d’obstacles?

Je suis peut-être moins performant qu’avant. Cela peut se traduire par le fait que l’on a besoin de plus de repos. De plus, il y a aussi des gens de mon entourage qui ne sont plus là. Il faut parfois chercher de nouvelles amitiés pour que le cercle ne se resserre pas.

Dans quelles situations vous sentez-vous vieux?

Lorsque je joue au tennis et que je constate que mon temps de réaction s’est considérablement dégradé. Mon cerveau et mes genoux me rappellent où sont mes limites.

J’ai maintenant dépassé les 75 ans mais je préfère regarder vers l’avenir.

Pensez-vous qu’il existe un âge à partir duquel les choses changent radicalement, comme par exemple à la cinquantaine?

Beaucoup de gens ont le sentiment que le meilleur est déjà derrière eux et qu’à partir d’un certain âge, tout ne va que décliner. Il faut lutter contre cette idée reçue.

Ces limites d’âge sont-elles avant tout une question de perception?

J’ai maintenant dépassé les 75 ans mais je préfère regarder vers l’avenir. Je ne m’attache pas à ce que je ne peux plus faire, mais à ce qui est encore faisable pour en profiter encore plus intensément. Un exemple peut-être un peu banal est la nature. J’en profite aujourd’hui beaucoup plus qu’avant. Un magnifique coucher de soleil me touche davantage aujourd’hui que lorsque j’étais jeune.

Comment peut-on lutter contre ces préjugés et rester en forme?

Il faut en prendre conscience, s’informer en permanence à tous les niveaux et prendre les bonnes décisions. Par exemple, je ne mange que très peu de viande depuis 30 ans et  il s’avère que la viande rouge n’est pas bonne pour la santé. De plus, je bois peu d’alcool, je ne fume pas et je maintiens mon poids depuis 30 ans, notamment grâce au fitness. Il semble donc que certaines de mes décisions étaient bonnes.

Interview Kevin Meier

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