Interview

Bertrand Piccard: «Ce n’est pas l’âge qui compte»

27.08.2021
par Andrea Tarantini

Pour Bertrand Piccard, les voyages vers l’inconnu sont un moyen de trouver de nouveaux chemins. Nous nous sommes entretenus avec l’explorateur pour savoir comment il perçoit sa carrière et comment il envisage le monde de demain.

Bertrand Piccard, on dit de vous que vous êtes un psychiatre, un explorateur et un pionnier. Mais comment vous décririez-vous?

Je suis un explorateur de la vie et de différentes manières de penser et d’agir. La recherche de moyens d’améliorer la qualité de la vie me passionne. J’explore le monde intérieur avec ma formation de psychiatre spécialisé en hypnose et le monde extérieur avec mes aventures aéronautiques.

Votre père et votre grand-père étaient aussi des explorateurs. D’où vient le besoin de constamment tester les limites du possible?

L’impossible n’existe pas dans la réalité. Il n’existe que dans notre état d’esprit, lorsque nous restons prisonniers de vieilles convictions et habitudes qui nous empêchent d’avancer et d’être performant. En revanche, dans ma famille, nous aimons aller de l’avant, inventer de nouvelles solutions et évoluer vers la nouveauté. J’ai appris que l’inconnu, les doutes et les points d’interrogation sont les meilleurs stimuli pour une pensée créative.

Quelle importance accordez-vous à l’âge humain?

Le temps passe et nous n’avons d’autre choix que de l’accepter. Même si le corps vieillit, l’esprit peut rester jeune si nous maintenons une connexion étroite avec notre enfant intérieur, notre sensibilité, nos rêves et nos valeurs. Ce n’est pas l’âge qui compte, mais le cœur, la recherche de la sagesse, la conscience et la compassion.

Quelle est la période de votre vie que vous avez préféré?

Il y a deux périodes principales. Tout d’abord, l’âge entre dix et douze ans, quand j’ai pu rencontrer la plupart des astronautes du programme spatial américain et des pionniers de l’aviation comme Charles Lindbergh aux États-Unis. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à rêver de devenir un explorateur, d’avoir aussi ce genre de vie passionnante.

J’aime aussi la période entre 34 ans et maintenant, quand j’ai pu réaliser mes rêves d’enfant et devenir l’adulte que je rêvais d’être. La période entre 12 et 34 ans a été beaucoup plus difficile parce que je sentais en moi ce grand désir d’être un explorateur, mais je ne savais pas quoi explorer ni comment. J’avais l’impression que tout ce qui était intéressant avait déjà été fait.

L’impossible n’existe pas dans la réalité.

Au cours de vos aventures, qu’avez-vous appris sur la psyché humaine?

J’ai appris que la vie est comme un grand voyage en ballon. Tout comme un ballon est poussé par le vent, nous sommes poussés vers l’inconnu par tout ce que nous ne pouvons pas contrôler – décisions politiques, crises économiques, pandémies, accidents, mésaventures et autres crises. Vous pouvez contrôler un ballon en lâchant du lest pour changer d’altitude et trouver un courant avec une meilleure trajectoire. Dans la vie, on doit apprendre à faire de même: jeter le lest, les certitudes, les habitudes, les vieilles croyances, les dogmes et autres paradigmes par-dessus bord pour changer d’altitude psychologiquement, philosophiquement et bien sûr spirituellement. Cela nous permet de trouver d’autres influences, solutions ou réponses qui nous mèneront dans une meilleure direction.

Il y a quelque chose de perturbateur dans vos entreprises. En tant qu’êtres humains, avons-nous besoin de perturbations pour nous engager dans un avenir plus durable?

Absolument. Nos habitudes égoïstes et court-termistes, ainsi que notre comportement dominant et arrogant à l’égard de la nature et des personnes défavorisées, ont conduit le monde au bord de la catastrophe écologique et humanitaire. Nous devons remettre tout cela en question, remuer nos consciences et, surtout, prouver qu’une autre façon d’agir est non seulement souhaitable mais également possible.

Selon vous, à quoi peut ressembler le chemin vers un monde meilleur?

Depuis 50 ans, les gens pensent que la protection de l’environnement coûte cher et exige des sacrifices personnels en matière de confort, de mobilité et de croissance économique. Cela ne plaît à personne et crée même une résistance à l’écologie. Aujourd’hui, nous sommes plus que jamais menacés par la pollution, la perte de biodiversité, l’épuisement des ressources naturelles et le changement climatique. Nous devons donc essayer quelque chose de différent et montrer une voie inspirante qui puisse nous mener vers un monde plus propre et respectueux. Il faut prouver qu’il existe de nouvelles opportunités industrielles pour un monde plus efficient ainsi que des solutions financièrement rentables pour concilier écologie et économie tout en créant des emplois.

Faire le tour du monde en montgolfière a été votre première grande entreprise. Avec du recul, comment voyez-vous cette expérience?

C’est la réalisation de mon rêve d’enfant de devenir un explorateur et de réaliser quelque chose que personne n’a jamais fait auparavant. Les deux échecs douloureux qui ont précédé sa réussite m’ont appris la patience et la persévérance. Après tous les revers, j’ai dû comprendre comment changer ma stratégie pour progresser. Finalement, c’est le succès de la troisième tentative qui m’a donné la crédibilité nécessaire pour aller de l’avant, lancer le projet Solar Impulse, trouver des sponsors et me lancer dans cette nouvelle aventure.

Il faut prouver qu’il existe de nouvelles opportunités industrielles pour un monde plus efficient.

Après la réussite de la troisième tentative, vous avez lancé, avec Brian Jones, la fondation Winds of Hope, qui se concentre notamment sur la lutte contre les formes ignorées ou oubliées de souffrance chez les enfants. Pouvez-vous nous en dire plus sur la menace que représente l’extrême pauvreté?

La pauvreté n’est pas seulement moralement inacceptable, elle est aussi très dangereuse pour la sécurité mondiale. Comment pouvons-nous laisser tant de personnes dans des conditions de vie cruelles et croire qu’un jour nous n’en paierons pas le prix par un soulèvement des plus démunis? Avec Winds of Hope, nous avons voulu mettre notre visibilité au service de ceux qui en ont le plus besoin, en luttant contre la terrible maladie du Noma, qui provoque la mort de jeunes enfants malnutris dans les régions les plus pauvres du monde.

D’où est venue l’idée de Solar Impulse?

Lorsque j’ai réussi à faire atterrir le Breitling Orbiter 3, il restait 40 kilos de propane sur les 3,7 tonnes de carburant au décollage. Un miracle. C’est alors que j’ai réalisé que le ciel n’est pas la limite – le carburant l’est! J’ai donc décidé de tenter un autre vol autour du monde, mais cette fois sans carburant.

Que vouliez-vous démontrer en faisant le tour du monde en volant uniquement à l’énergie solaire?

Je voulais prouver que les technologies propres et les énergies renouvelables permettent de réaliser ce qui est censé être impossible. En 2002, lorsque j’ai lancé le projet, les gens pensaient que l’énergie solaire était anecdotique et n’avait aucun avenir à grande échelle. Personne ne croyait encore à l’aviation électrique. Aujourd’hui, il existe de nombreux programmes d’aviation électrique et l’énergie solaire est devenue la source d’énergie la moins chère au monde.

La Fondation Solar Impulse a sélectionné et labellisé 1000 solutions efficaces, propres et rentables pour atteindre les ODD. Pensez-vous que ces objectifs soient encore réalisables?

Je suis confiant lorsque je vois les nombreuses solutions qui protègent l’environnement tout en créant des emplois et en assurant la prospérité des entreprises. Mais je suis pessimiste quant au temps nécessaire à la mise en œuvre de ces solutions. C’est notamment le cas avec l’échec de la loi sur le CO2. Les gens pensaient que ça leur coûterait quelque chose. Ils ne comprenaient pas que, au contraire, cette loi allait garantir de l’énergie à un meilleur prix, car le pays allait devenir plus efficient, et l’introduction de technologies limitant le gaspillage.

Aujourd’hui, quel est, selon vous, le plus grand défi de l’humanité et comment pouvons-nous le relever?

Nous avons commencé à détruire irrévocablement notre environnement. Nous devons réagir immédiatement. Il ne suffit pas de parler du changement climatique qui menace la prochaine génération. Ce n’est pas cela qui fera réagir les décideurs d’aujourd’hui. Il faut avant tout rappeler les problèmes actuels contre lesquels nous devons lutter: la pollution de l’eau, de l’air et des sols qui tue des millions de personnes chaque année; la destruction de la biodiversité; l’épuisement des ressources naturelles. En fait, notre société doit passer d’une société de gaspillage à une société d’efficacité. En outre, nous devons comprendre que ce type de protection de l’environnement créera de nombreux emplois et assurera la prospérité mondiale, car pour moderniser les infrastructures, il faut les changer toutes.

Diriez-vous que l’humanité est un peu coincée dans sa façon de penser? Que faut-il faire pour s’en sortir?

La nature humaine recherche l’intérêt personnel à court terme. Je ne pense pas que nous puissions changer si rapidement. Peut-être cela est possible à un niveau individuel, mais pas collectivement. Il s’agit donc de montrer qu’il est dans l’intérêt immédiat de tous de mettre en œuvre des technologies pour protéger la nature, d’installer des systèmes plus efficients, d’explorer de nouvelles possibilités industrielles et de produire des énergies propres.

Qu’aimeriez encore réaliser dans votre vie?

Je veux présenter les plus de 1000 solutions aux gouvernements et aux grandes entreprises pour leur prouver que les outils existent pour tenir leurs promesses en matière de climat et mettre en œuvre des politiques énergétiques et environnementales beaucoup plus ambitieuses. C’est pour cela que j’ai lancé le projet Solar Impulse et que je vais le mener à bien.

Image Philipp Böhlen

Interview Kevin Meier

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