cinq générations, une même obsession : la mécanique du temps
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Cinq générations, une même obsession : la mécanique du temps

01.07.2026
par SMA

Née en 1901 dans un petit atelier du village du Lieu, l’entreprise familiale Dubois Dépraz célèbre 125 ans d’histoire industrielle et familiale dans la Vallée de Joux. Acteur majeur mais longtemps discret de l’horlogerie suisse, l’entreprise s’est imposée comme un spécialiste incontournable des mécanismes de complications. À travers cinq générations, la famille Dubois a construit une entreprise singulière : indépendante, intégrée, capable de traverser les crises de l’industrie horlogère tout en conservant un positionnement unique entre haute horlogerie et production industrielle.

Naissance d’une mécanique dans la Vallée de Joux

Tout commence dans le village du Le Lieu, en 1901. Marcel Dépraz y installe son premier atelier d’horlogerie au premier étage d’un bâtiment de la Grand-Rue. La Vallée de Joux n’est pas un territoire quelconque : c’est l’un des berceaux historiques de la haute horlogerie suisse, un lieu où la mécanique du temps s’est construite au fil des générations.

Comme le rappelle Jean-Philippe Dubois, le point de départ est directement lié à cette culture locale : « Après son apprentissage d’horloger et son « grand tour », Marcel Dépraz revient dans la Vallée et s’installe comme horloger en 1901 au Lieu. »

Dès le début, le positionnement est clair : les mécanismes complexes. Chronographes, répétitions minutes, quantièmes perpétuels deviennent le cœur du savoir-faire. « Il s’est immédiatement spécialisé dans les mécanismes complexes; chronographes, répétitions minutes, calendriers perpétuels, qui constituent la véritable matière de la Vallée. »

Cette orientation n’est pas opportuniste : elle fonde une identité industrielle qui va traverser 125 ans d’histoire.

Une entreprise née de deux familles

L’histoire de Dubois Dépraz est aussi une histoire d’alliance familiale. Très tôt, les lignées Dépraz et Dubois s’entremêlent.

La deuxième génération naît du mariage entre Gabrielle Dépraz et Reynold Dubois. Comme le résume Pascal Dubois : « La famille Dubois entre dans l’entreprise dès la deuxième génération, lorsque Gabrielle Dépraz épouse Reynold Dubois. »

Dans les années 1930, l’entreprise emploie déjà entre 60 et 80 personnes. Elle commence à structurer une véritable organisation industrielle, tout en restant profondément familiale.

Le passage de témoin s’opère progressivement, jusqu’à la transformation en Dubois & Dépraz SA. « La famille Dépraz s’est retirée dans les années 1970, mais nous avons conservé le nom original. » Ce choix symbolise une continuité rare dans l’industrie horlogère.

Une entreprise ancrée dans un territoire horloger unique

La Vallée de Joux est décrite dans l’interview comme le « berceau des complications horlogères ». Cet environnement a façonné toute l’histoire de l’entreprise.

C’est un territoire où la formation technique est structurée depuis longtemps, notamment avec l’ouverture d’écoles spécialisées à proximité dès le début du XXe siècle.

Jean-Philippe Dubois rappelle que chaque génération de la famille a été formée dans ce même écosystème technique, créant une continuité culturelle forte entre territoire, formation et industrie.

1956 : la naissance de l’ingénierie interne

La troisième génération marque un tournant décisif avec Gérald Dubois, qui crée en 1956 un bureau technique interne. Cette décision transforme profondément l’entreprise.

Elle permet de passer d’un rôle d’exécution à un rôle de conception. Dubois Dépraz devient un acteur d’ingénierie horlogère.

Cette montée en puissance aboutira notamment à des développements majeurs comme le calibre 11, l’un des premiers chronographes automatiques modulaires de l’industrie.

Crise du quartz : survie et diversification

Les années 1970 constituent une rupture majeure. La crise du quartz bouleverse l’ensemble de l’industrie horlogère suisse.

Dubois Dépraz choisit une stratégie de survie industrielle : la diversification.

L’entreprise travaille alors pour d’autres secteurs :

  • Industrie ferroviaire
  • Aéronautique
  • Mécanique industrielle
  • Applications techniques diverses

Cette période permet de maintenir l’outil industriel et surtout de préserver les compétences.

Les années 1990 : le retour de la mécanique et la transformation du modèle

À partir des années 1990, l’horlogerie mécanique connaît un retour spectaculaire. Le marché du luxe relance la demande pour les complications.

C’est à ce moment que l’entreprise opère un virage stratégique majeur.

Pascal Dubois résume ce changement : « Au milieu des années 1990, nous avons revu notre modèle pour travailler uniquement directement avec les marques, et non plus avec les fabricants de mouvements. » Ce repositionnement change profondément la structure commerciale et industrielle de l’entreprise. Dans le même temps, la quatrième génération rejoint progressivement l’activité familiale.

Une position unique dans la chaîne horlogère

Pendant longtemps, Dubois Dépraz a occupé une position « en bout de chaîne », comme le décrit Pascal Dubois : « Nous étions en bout de chaîne. » Mais cette position évolue progressivement vers un rôle central dans la conception des systèmes de complications. L’entreprise développe des modules, des solutions techniques et une offre de plus en plus large. « L’un de nos points forts est que nous couvrons environ 150 métiers différents. » Cette diversification interne devient un avantage stratégique majeur.

Indépendance et positionnement

Dubois Dépraz revendique une trajectoire à contre-courant de la consolidation qui a profondément remodelé l’horlogerie suisse depuis plusieurs décennies : celle d’une entreprise restée indépendante, autofinancée et pleinement maîtresse de ses choix industriels. Cette autonomie structure son modèle économique et oriente directement ses décisions d’investissement, notamment dans l’outil de production et le développement des capacités techniques.

Pierre Dubois résume cette position sans ambiguïté : « Nous ne sommes pas à vendre, et tout le monde le sait. Nous sommes autofinancés, nous possédons nos bâtiments et nous sommes largement autonomes. »

Cette indépendance permet à l’entreprise de travailler avec l’ensemble des acteurs de l’horlogerie, sans dépendance capitalistique ni logique de groupe, et sans contrainte d’exclusivité. Elle constitue un levier stratégique dans un environnement où les relations entre donneurs d’ordre et sous-traitants restent souvent déséquilibrées. « Quel intérêt aurait un groupe à nous acheter ? Notre force, c’est justement de ne pas dépendre d’un drapeau particulier. Nous parlons à tout le monde. »

Longtemps discrète, cette neutralité industrielle est désormais pleinement assumée. Elle permet à Dubois Dépraz de se positionner aussi bien sur des volumes industriels que sur des développements de haute horlogerie, avec une flexibilité rare à ce niveau de l’industrie.

Une entreprise industrielle intégrée

Dubois Dépraz est aujourd’hui une entreprise totalement intégrée :

  • Conception
  • Développement
  • Fabrication
  • Assemblage
  • Contrôle qualité
  • Décoration

Avec environ 400 collaborateurs et une production annuelle estimée à plusieurs dizaines de milliers de modules et à un volume très important de composants horlogers, Dubois Dépraz occupe aujourd’hui une position stratégique dans l’écosystème suisse.

Mais au-delà des chiffres, c’est surtout la capacité d’adaptation qui définit l’entreprise. De la crise du quartz à la montée du luxe mécanique, en passant par la diversification industrielle et le recentrage sur les complications, chaque génération a dû ajuster le modèle sans rompre la continuité.

Cette logique explique la longévité rare de l’entreprise dans un secteur pourtant marqué par les restructurations, les rachats et la concentration.

Haut de gamme et montée en puissance technique

Si l’entreprise reste un acteur industriel majeur, elle est également présente sur le très haut de gamme.

Le développement du DD540, chronographe intégré à roue à colonnes, illustre cette montée en sophistication.

L’entreprise intervient désormais sur des projets complexes destinés aux grandes manufactures horlogères.

Un marché en mutation profonde

Le marché horloger a profondément changé. Les interlocuteurs ne sont plus les dirigeants des marques mais des spécialistes techniques et des fonctions intermédiaires.

Cette évolution accroît la pression sur les délais, les coûts et surtout la qualité.

Par ailleurs, la dimension esthétique des composants prend une importance croissante, notamment dans les grandes séries.

Une discrétion historique en train d’évoluer

Pendant longtemps, Dubois Dépraz a évolué dans l’ombre des marques clientes. Cette discrétion était parfois imposée par les stratégies de communication des grands groupes.

Aujourd’hui, cette invisibilité recule progressivement. L’entreprise commence à être reconnue comme un acteur technique central de la chaîne horlogère.

De 1901 à aujourd’hui, Dubois Dépraz a traversé toutes les grandes phases de l’horlogerie suisse : de l’artisanat initial à l’industrialisation, en passant par la crise du quartz, puis la renaissance de la mécanique et enfin la mondialisation du luxe. À chaque étape, la même logique s’est imposée : adaptation, diversification, recentrage et innovation. Mais surtout, ce qui distingue l’entreprise dans la durée, c’est une continuité familiale exceptionnelle, assurée sur cinq générations, dans une industrie pourtant profondément marquée par les rachats, les intégrations et les concentrations successives.

125 ans de Dubois Dépraz

1901 : Fondation par Marcel
Dépraz au Lieu

1930s : Structuration familiale et montée en production

1956 : Création du bureau technique

1969 : Développement du calibre 11

1970–80 : Crise du quartz et diversification industrielle

1990s : Recentrage sur les marques

2000–2025 : Intégration industrielle et montée en gamme

2025 : Consolidation des savoir-faire et 125 ans d’histoire

Une famille au cœur de l‘organisation

Au sein de Dubois Dépraz, la gouvernance repose aujourd’hui sur une répartition claire entre les quatrième et cinquième générations.

Jean-Philippe Dubois a occupé des fonctions de direction entre 1993 et 2015, intervenant sur des domaines transversaux allant de la logistique aux systèmes informatiques, en passant par la gestion des bâtiments, les ventes et les contrats. Pascal Dubois s’inscrit dans la continuité industrielle et stratégique du groupe, au cœur des décisions opérationnelles.

Pierre Dubois a assuré la direction générale de 2017 à 2024, avant de transmettre les rênes à Raphaël Ackermann, une situation rare dans l’histoire de l’entreprise puisqu’il s’agit seulement du deuxième dirigeant non issu de la famille en plus de cent ans.

La cinquième génération est désormais pleinement intégrée aux activités. Ingénieur de formation, Kevin Dubois travaille sur l’automatisation et l’innovation industrielle. Diane Dubois est engagée dans les fonctions qualité, un domaine clé couvrant les aspects techniques et esthétiques des composants. Enfin, Thibaud Dubois a rejoint récemment la direction financière après une carrière en dehors de l’horlogerie, prenant en charge un rôle stratégique au sein du groupe.

Plus d’informations sur :
dubois-depraz.ch

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