technologie « il ne faut plus penser humain ou technologie, mais humain et technologie »
Unsplash/Aakash Dhage
Suisse

« Il ne faut plus penser humain ou technologie, mais humain et technologie »

08.10.2026
par SMA

Directeur général du groupe Protectas, Yves Berchten observe un secteur de la sécurité en pleine mutation. Il décrypte ici les risques qui vont marquer les prochaines années et la manière dont l’IA, la vidéo intelligente, les données et la robotique peuvent aider à prévenir plus tôt sans effacer le rôle de l’humain.

Yves Berchten
Directeur général du groupe Protectas

Yves Berchten, comment les enjeux de sécurité ont-ils évolué ces dernières années ?
L’évolution technologique a profondément changé la manière d’aborder la sécurité. Ce qui paraissait impensable il y a 20 ans est aujourd’hui réalisable, notamment grâce à l’intelligence artificielle et à l’intégration des différents systèmes. Nous allons progressivement d’un modèle fondé avant tout sur la présence et la réaction vers des dispositifs capables de détecter, d’analyser et d’intervenir plus tôt. Cela suppose de ne plus travailler en silos. Les alarmes, les images, les observations du terrain et les autres informations utiles doivent pouvoir dialoguer. La technologie prend alors tout son sens : elle aide l’opérateur à disposer des bonnes informations, à les comprendre et à agir plus vite. Mais cette évolution demande de la maturité, des moyens techniques et financiers, ainsi qu’une réelle capacité d’investissement. Elle suppose aussi de disposer d’infrastructures adaptées, notamment d’un SOC (Security Operations Center), capable de centraliser et d’exploiter les informations. Toutes les entreprises ne seront pas nécessairement en mesure d’aller au même rythme. À la vitesse actuelle, les cinq prochaines années pourraient concentrer autant d’évolutions technologiques que les 25 dernières.

Quels sont les principaux risques auxquels la population devra davantage faire face demain ?
Il faut éviter de dresser un tableau alarmiste. Nous constatons surtout que les risques deviennent plus rapides, plus diffus et davantage interconnectés. Une organisation doit aujourd’hui considérer simultanément la sûreté physique, la continuité de ses activités, les événements climatiques, les tensions sociales, la fraude, la dimension numérique ou encore la cybersécurité. La masse d’informations disponible a elle aussi changé d’échelle. Il faut pouvoir comprendre ce qui se passe dans le monde, dans sa zone géographique, son secteur d’activité et son propre environnement. La gestion de l’information devient centrale. Nous voyons aussi davantage de situations dans lesquelles plusieurs risques se combinent. Un incident cyber peut avoir des conséquences physiques ; un épisode climatique peut perturber une activité ou un événement ; une information erronée peut amplifier une situation déjà sensible. La prévention, la préparation et la capacité à maintenir les activités essentielles deviennent donc indissociables.

Sommes-nous en train de passer d’une logique principalement réactive à une sécurité davantage fondée sur l’anticipation ?
Oui. Nous allons de la réactivité vers la proactivité et, demain, probablement davantage vers la prédictivité. L’information joue ici un rôle déterminant. Plus nous disposons de données issues d’incidents ou d’événements réels, plus nous pouvons essayer d’identifier certaines situations à risque en amont. Cela ne signifie pas que tout pourra être prévu. Une sécurité mature combine trois capacités : prévenir lorsque cela est possible, détecter les écarts suffisamment tôt et intervenir de manière proportionnée. Anticiper consiste surtout à réduire l’incertitude et le délai entre un signal et une décision. Plus ce délai s’allonge, plus il devient difficile d’être performant. L’intervention doit ensuite être adaptée au contexte. La préparation consiste donc aussi à savoir qui mobiliser et comment communiquer au moment où un événement survient.

Concrètement, qu’est-ce qu’anticiper un risque signifie aujourd’hui ?
C’est d’abord connaître son environnement et ses vulnérabilités, puis rapprocher des informations qui, auparavant, étaient traitées séparément. Un signal isolé ne signifie souvent pas grand-chose ; c’est sa mise en contexte, puis sa validation par des professionnels, qui lui donnent de la valeur. Prenons un exemple très simple lié à la météo. Une forte pluie ne constitue pas nécessairement un danger à elle seule. Mais si elle survient à une période où beaucoup de feuilles tombent, dans un secteur particulièrement exposé, l’addition de ces différents facteurs peut accroître le risque d’accident. Anticiper consiste justement à croiser plusieurs informations (conditions météorologiques, environnement, saison, état du terrain…) pour identifier une situation à risque avant qu’elle ne se concrétise. On peut alors décider, par exemple, d’envoyer préventivement une équipe vérifier certains secteurs plutôt que d’attendre qu’un incident se produise. Même logique pour un festival : la météo fait désormais partie intégrante de la préparation et de la gestion de crise. Il faut savoir en amont si les équipes nécessaires seront disponibles et quels moyens devront être mobilisés. L’anticipation repose donc sur la qualité de l’information, l’expérience et la capacité à préparer une réponse adaptée. Elle ne remplace pas la réaction : elle permet d’arriver plus tôt dans la chaîne de décision.

Quelles nouvelles technologies vont, selon vous, transformer le plus profondément la sécurité dans les prochaines années ?
La vidéo va jouer un rôle très important. Les caméras ont énormément évolué : elles sont plus accessibles, peuvent être exploitées à distance et, surtout, être associées à des capacités d’analyse. L’enjeu n’est plus simplement de regarder une image, mais d’identifier un événement pertinent. Un rassemblement inhabituel devant un accès, un véhicule présent à un endroit où il ne devrait pas être ou une personne qui franchit une barrière peuvent devenir des signaux à traiter. Sur un grand site équipé de centaines de caméras, aucun opérateur ne peut tout surveiller en permanence. Le système doit donc être capable de faire remonter les situations qui méritent réellement son attention. La télésurveillance permet également d’agir à distance. Sur un site fermé la nuit, une intrusion peut être détectée, vérifiée visuellement puis faire l’objet d’une intervention ou d’une action de dissuasion, plutôt que d’être découverte le lendemain. Les capteurs connectés, les plateformes de supervision et l’automatisation vont eux aussi prendre davantage de place. Leur intérêt ne réside pas dans chaque technologie prise isolément, mais dans leur capacité à s’insérer dans une chaîne cohérente : détecter, qualifier, décider et intervenir.

Quelle place l’intelligence artificielle et l’analyse des données vont-elles prendre dans cette évolution ?
Une place importante, notamment pour filtrer les informations et réduire les fausses alertes. Un système vidéo peut être perturbé par la pluie, la neige ou simplement du feuillage qui bouge. Si l’opérateur reçoit une alerte à chaque mouvement, son écran finit par être saturé de sollicitations inutiles. Le machine learning permet d’apprendre au système à distinguer certains mouvements habituels d’un événement réellement anormal. L’objectif est de mieux prioriser les alertes pour concentrer l’attention humaine là où elle est nécessaire. Nous disposons aussi de nombreuses informations : rapports digitalisés, observations des agents, photos, historiques d’incidents ou données sectorielles. Les outils d’analyse permettront de les croiser et d’en faire ressortir plus rapidement l’essentiel. En Suisse, ces usages doivent rester transparents, proportionnés et conformes aux exigences de protection des données. La technologie doit assister la décision, pas se substituer systématiquement à elle lorsqu’une situation peut avoir des conséquences importantes.

Ces nouvelles technologies vont-elles aussi transformer la place de l’humain ?
Oui, mais elles ne vont pas rendre l’humain secondaire. Elles vont surtout modifier l’endroit où il apporte le plus de valeur. Certaines tâches répétitives, pénibles ou complexes pourront être automatisées ou prises en charge par des drones et, progressivement, des robots. Les agents pourront davantage se concentrer sur l’analyse d’une situation, la relation avec le public, la désescalade, la décision et l’intervention. Cela suppose de faire évoluer en continu les compétences et la formation afin que les professionnels maîtrisent ces outils tout en conservant leur capacité de jugement. L’humain restera celui qui comprend le contexte et prend la décision. Son expérience et sa capacité à intervenir resteront indispensables. Il ne faut donc pas penser « humain ou technologie », mais « humain et technologie ».

Si l’on se projette dans dix ans, à quoi pourrait ressembler un dispositif de sécurité efficace ?
Il sera davantage intégré, connecté, mobile et adaptatif. Il faudra réfléchir de manière transversale et non plus juxtaposer des solutions qui fonctionnent chacune de leur côté. Les informations issues du terrain, des systèmes techniques, de la vidéo ou des historiques devront être rapprochées afin de donner une vision plus précise du risque. L’enjeu sera de contextualiser beaucoup plus rapidement ces informations pour aider les professionnels à comprendre une situation et à dimensionner leur réponse. Le dispositif efficace sera celui qui détecte suffisamment tôt, mobilise les bonnes ressources et évite, lorsque c’est possible, qu’un signal faible ne devienne une crise. Cette évolution devra toutefois rester comprise, acceptée et encadrée. La confiance sera décisive : la performance technologique ne peut pas être dissociée de la manière dont ces outils sont utilisés et perçus.

www.protectas.com

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