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Crise des opioïdes: causes, conséquences et solutions

21.10.2021
par Léa Stocky

En 2020, 93 000 personnes sont mortes d’une overdose aux États-Unis, dont 70 000 suite à un surdosage d’opioïdes. Ces substances synthétiques ayant des effets comparables à l’opium provoquent, depuis de nombreuses années, une crise sanitaire outre-Atlantique, alertant pouvoirs publics, autorités de santé et habitants.

La Food and Drug Administration, l’agence américaine chargée des denrées alimentaires et des médicaments, autorise la vente massive des opioïdes au milieu des années 1990. Produisant un puissant effet analgésique, ils sont prescrits pour soulager les douleurs non cancéreuses et peuvent aussi être efficaces contre la toux et la diarrhée. Cependant, ils provoquent également un sentiment d’euphorie qui peut amener les consommateurs à un état de dépendance entraînant des conséquences dangereuses pour la santé.

L’influence des entreprises pharmaceutiques

À l’origine des prescriptions massives d’opioïdes se trouvent les puissantes firmes pharmaceutiques américaines, parmi lesquelles le laboratoire Purdue Pharma. Cette entreprise appartenant à la famille Sackler commercialise l’Oxycontin, un puissant médicament responsable de plusieurs centaines de milliers de morts. En effet, ces 20 dernières années, près de 500 000 personnes sont mortes d’overdoses d’opioïdes aux États-Unis. Purdue Pharma est accusée de mener depuis des années des campagnes marketing intensives en faveur de la vente et de la prescription de ces substances. Pour ce faire, l’entreprise américaine aurait recruté des visiteurs médicaux chargés de vanter aux médecins les mérites des opioïdes tout en leur assurant que l’Oxycontin n’est pas addictogène. À cela se sont ajoutés une hausse des budgets publicitaires et un lobbying de plus en plus agressif des entreprises pharmaceutiques auprès des membres du Congrès américain. Ainsi, très vite, de 1997 à 2002, le nombre de prescriptions délivrées passe de 670 000 à 6,2 millions.

Parmi les États les plus touchés par les overdoses, on trouve la région de la Rust Belt, ces États du Nord-Est des États-Unis victimes de la désindustrialisation. La Virginie-Occidentale est particulièrement affectée. En 2018, le taux d’overdoses mortelles d’opioïdes y était de 42,4 pour 100 000 habitants, contre 14,6 pour la moyenne nationale. En 2019, ces chiffres alarmants poussent le procureur général de cet État à qualifier la situation de «crise sanitaire la plus grave que les États-Unis aient eu à subir dans leur histoire»*. 

Cela fait plusieurs années que des villes, des comtés et des États engagent des poursuites en justice contre Purdue Pharma. Plus de 2000 plaintes ont été déposées. En 2019, l’entreprise se déclare en cessation de paiement, décide de sa mise en faillite et du retrait des propriétaires de leur société. Le 2 septembre 2021, le plan de faillite, qui prévoit la dissolution de l’entreprise au sein d’un trust, est approuvé par un tribunal. Les propriétaires s’engagent à verser 4,5 milliards de dollars aux victimes en échange d’une certaine immunité. Deux semaines plus tard, le plan de faillite est mis en pause en raison de la volonté de certains procureurs de faire appel, condamnant l’absence de poursuites des membres de la famille Sackler.  

Les racines socio-économiques de la crise

Face à la hausse des prix de vente des opioïdes et à la réduction de la durée des prescriptions, de nombreux consommateurs se sont dirigés vers le marché noir ou vers la consommation d’autres drogues telles que l’héroïne qui procure des effets quasiment similaires. Les cartels de drogues mexicains, conscients de la dépendance aux opioïdes de nombreux Américains, ont profité de l’occasion pour étendre leur marché aux États du Nord-Est en usant des mêmes stratégies que les entreprises pharmaceutiques. En effet, le journaliste américain Sam Quinones a révélé que, pour sa campagne marketing, Purdue Pharma aurait ciblé des États américains où les taux de chômage et d’accidents du travail étaient supérieurs à la moyenne nationale. Deux études publiées dans Population Health et Jama Internal Medicine en 2019 établissent des liens entre le taux de chômage lié aux délocalisations industrielles et le nombre d’overdoses mortelles dans une région. 

Les populations blanches et appauvries des banlieues américaines font partie des populations les plus touchées par la crise des opioïdes. Pour Angus Deaton, prix Nobel d’économie en 2015, cette crise sanitaire met en lumière un mal-être grandissant et le déclassement de ces populations, autrement dit le processus qui amène une personne à passer à une catégorie sociale inférieure. 

Les solutions mises en place

En Europe, la consommation d’opioïdes a également augmenté ces dernières années. En 2015, l’International Narcotics Control Board (INCB) place la Suisse au septième rang mondial en termes de consommation de stupéfiants. La consommation d’opioïdes forts a été multipliée par 23 entre 1985 et 2015, passant de 18 à 421 mg/habitant/année. Les ventes ont quant à elles progressé de 80% entre 2008 et 2016. Si la consommation d’opioïdes reste dangereuse, les conditions de leur commercialisation ne sont pas les mêmes en Europe et aux États-Unis. En Suisse, par exemple, la corrélation entre l’usage de ces substances et la hausse des cas d’addiction n’a pas été démontrée. En Europe, il existe davantage de contrôles des prescriptions et une meilleure prise en charge des traitements alternatifs aux opioïdes. L’accès aux services sociaux est également facilité. 

Des solutions existent pour faire face au surdosage. En 2017, la crise des opioïdes est qualifiée d’urgence sanitaire par le département de la Santé et des Services sociaux américain. La même année, Donald Trump, alors président des États-Unis, crée la Commission on Combatting Drug Addiction and the Opioid Crisis. En 2018, six milliards de dollars sont consacrés à la résolution de cette crise sanitaire par le pays. Les États-Unis et les pays européens tentent également de garantir un meilleur accès à la naloxone, une substance qui bloque l’effet des opioïdes en cas de surdosage. En Europe, le Portugal fait figure de proue. En décriminalisant les infractions mineures liées à la drogue, le pays a réalisé des économies de moyens policiers qui lui ont permis de renforcer ses services sociaux, l’accès aux logements et l’aide à l’emploi. Cet exemple souligne une fois de plus l’importance pour les pays de prendre en compte les racines sociales et économiques de l’usage de drogues et des addictions afin de se donner les moyens de résoudre ou de prévenir toute crise sanitaire due à la consommation de drogues telles que les opioïdes. 

*Propos tenus avant l’apparition de l’épidémie de la Covid-19. 

Texte Léa Stocky

 

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