frauenhaus, häusliche gewalt
Interview Femmes Portrait

«Chaque entrée dans la maison d’accueil pour femmes apporte une nouvelle histoire»

28.01.2022
par Kevin Meier

Pendant la pandémie, et surtout en hiver, les gens passent l’essentiel de leur temps à la maison. La diminution des contacts avec le monde extérieur et le fait de vivre «les uns sur les autres» peuvent aggraver les situations familiales et se transformer en un véritable cauchemar. Dans l’interview qui suit, une collaboratrice de la maison d’accueil pour femmes de Saint-Gall nous renseigne sur son métier, sur la violence domestique et les changements nécessaires pour y remédier.

Madame Müller*, quelle est votre mission au sein de la maison d’accueil pour femmes?

Je travaille dans le conseil aux femmes. Mon domaine d’activité comprend les entretiens avec les femmes victimes de violence, l’intervention en cas de crise, l’accompagnement à différents rendez-vous avec par exemple l’avocat, le médecin ou le tribunal. Je propose aussi un soutien dans la recherche d’un logement si la cliente ne souhaite pas retourner dans le domicile conjugal et veut prendre un nouveau départ dans un autre endroit. À la sortie de la maison d’accueil pour femmes, il est important de s’assurer qu’un réseau approprié a été mis en place pour la personne, car la transition entre l’accompagnement intensif et polyvalent et l’autonomie n’est pas toujours facile.

Comment décririez-vous votre travail?

Je trouve que notre activité a beaucoup de sens et que l’accompagnement des femmes est extrêmement enrichissant. Lorsqu’elles arrivent à la maison d’accueil, la plupart des femmes ont peu d’estime et de confiance en elles. Elles doutent souvent de leurs ressources. Après une courte période, nous parvenons généralement à exploiter leurs forces. Je contribue à sortir les femmes victimes de violence de leur impuissance, afin qu’elles puissent assumer la responsabilité de leur vie. C’est beau de voir comment elles prennent plaisir à organiser leur nouvelle étape de vie sans violence.

Nous pouvons être porteuses d’espoir pour ces personnes.

Comment se déroule le premier contact?

Il peut se faire aussi bien par la femme concernée que par des connaissances ou des proches. Les hôpitaux, les cabinets médicaux ainsi que les services d’aide aux victimes, divers centres de consultation ou la police peuvent également établir le premier contact. Il est important que nous puissions, dans la mesure du possible, parler avec la femme afin de lui présenter les possibilités qu’offre la maison d’accueil pour femmes et de nous assurer que l’entrée est volontaire afin qu’il existe une réelle coopération.

Quels sont les bons côtés de ce travail?

Chaque entrée dans la maison d’accueil pour femmes apporte une nouvelle histoire. Outre leur histoire difficile, les femmes viennent avec leur propre personnalité et des ressources différentes. Au moins au début du séjour, nous pouvons être porteuses d’espoir pour ces personnes.

Vous souvenez-vous d’un événement particulièrement marquant?

À la sortie de la maison d’accueil, les enfants ne veulent parfois plus repartir et préfèrent continuer de vivre avec nous. Cela fait plaisir et est positif pour la maison. Autre exemple, une cliente m’a raconté qu’elle s’était achetée une radio à sa sortie. Elle m’a ensuite expliqué qu’elle aimait beaucoup écouter de la musique, mais qu’elle avait arrêté pendant ses longues années de mariage. Lors de son séjour à la maison d’accueil, elle a repris goût à la musique et se réjouit de pouvoir en écouter à nouveau.

Selon les femmes, la maison d’accueil est comme une école où elles peuvent apprendre beaucoup de choses. La proximité et la distance sont par exemple des thèmes très importants. Au moment de partir, elles veulent la plupart du temps nous prendre dans leurs bras et nous remercient. Ces moments sont indescriptibles.

Comment gérez-vous la souffrance dont vous êtes témoin?

Après de nombreuses années d’expérience de travail dans les maisons d’accueil pour femmes, je sais que les femmes ont aussi de nombreuses forces. Je suis souvent convaincue qu’il faut un peu de temps et de soutien pour atténuer la souffrance. Nous pouvons offrir ce soutien, mais ce sont les femmes qui doivent prendre le temps. Finalement, elles sortent de la maison d’accueil beaucoup plus fortes, elles prennent souvent un nouveau départ avec une nouvelle perspective.

Après une situation difficile ou stressante à la maison d’accueil pour femmes, une promenade ou un échange avec quelqu’un de l’équipe m’aide. Tenir les dossiers quotidiennement sur chaque femme est également utile pour laisser les histoires sur mon lieu de travail.

Les violences domestiques et les violences envers les femmes ne constituent pas seulement un traumatisme physique. Quelles autres violences entrent en jeu?

La violence psychologique n’est souvent pas tangible ou visible, c’est pourquoi les femmes ne se sentent pas comprises et ne sont souvent pas prises au sérieux. Les conséquences de la violence psychique peuvent être aussi graves que celles de la violence physique. La violence sexuelle n’est également que rarement abordée, car le sentiment de honte est très grand.

Êtes-vous parfois témoin d’une situation menaçante?

Il est déjà arrivé que l’auteur des violences se présente à la porte de la maison d’accueil pour femmes et veuille voir sa femme ou lui parler. Il y a des personnes violentes qui nous appellent et nous disent qu’elles savent où se trouve la maison d’accueil et menacent de venir nous voir. Dans tous les cas, nous collaborons avec la police lorsque la situation devient dangereuse.

Les violences domestiques ont augmenté en raison de la pandémie de la Covid-19. Comment cela s’est-il traduit dans votre foyer pour femmes?

Les femmes viennent chez nous parce que, d’une part, les couples ont dû passer plus de temps ensemble, notamment en raison du travail à domicile, et que la situation a donc dégénéré. D’autre part, la pandémie a entraîné des contraintes supplémentaires, par exemple l’absence de travail et de perspectives, ce qui a été et est toujours un facteur supplémentaire de propension à la violence.

Souvent, les femmes doivent trouver refuge avec leurs enfants. Comment vous occupez-vous d’eux?

Comme les femmes, les enfants sont accompagnés par différents dispositifs, qu’il s’agisse d’un entretien avec des éducateurs sociaux ou d’une mise en réseau avec des thérapeutes qui peuvent les aider à surmonter leur traumatisme. Parallèlement, nous gérons une garderie interne où les enfants peuvent à nouveau être des enfants.

Tant dans l’éducation familiale que dans les écoles, la violence domestique devrait être abordée.

À quel stéréotype sur les violences domestiques voudriez-vous mettre fin?

L’affirmation selon laquelle «il faut toujours être deux» est une manière de dire que les femmes ne sont certainement pas innocentes. Ou encore des phrases comme: «Il y a aussi des femmes qui frappent, elles ne sont pas que des victimes».

Les violences domestiques sont encore un sujet tabou dans la société. Qu’en pensez-vous?

Je pense que cela est lié à l’image traditionnelle des rôles des femmes et des hommes au sein d’une famille et à la socialisation. Tant dans l’éducation familiale que dans les écoles, la violence domestique devrait être abordée afin que les individus soient informés et que le tabou puisse être brisé.

Qui les personnes victimes de violences domestiques peuvent-elles alerter sur leur situation?

Il faut demander de l’aide à des voisins, des amis, des connaissances, des parents ou, si nécessaire, à la police. Une autre possibilité est de prendre rendez-vous auprès du service d’aide aux victimes compétent.

En Suisse, nous avons encore un décès toutes les deux semaines dû à la violence domestique.

Que font les femmes qui quittent la maison d’accueil?

La majorité des femmes se réorientent. Cela signifie qu’elles s’installent dans un nouveau logement et prennent un nouveau départ car les souvenirs de la violence dans le foyer commun sont traumatisants. Parfois, les femmes retournent aussi dans leur ancien logement et le partenaire déménage si la femme le souhaite ou si les enfants ne veulent pas quitter leur environnement.

Le but est qu’il n’y ait plus du tout besoin de maisons d’accueil pour les femmes, mais le chemin semble encore long pour y parvenir. Que faut-il faire pour cela?

La société doit être sensibilisée à la violence. Tant que l’égalité des droits et l’égalité des chances ne seront pas atteintes, il y aura une grande différence de pouvoir entre les hommes et les femmes et les maisons d’accueil pour femmes seront nécessaires. En Suisse, nous avons encore un décès toutes les deux semaines dû à la violence domestique.

Comment peut-on soutenir les maisons d’accueil pour femmes?

Le mieux est de faire des dons, qu’il s’agisse de bénévolat ou d’un soutien financier. En raison de leur réorientation, de nombreuses femmes ont besoin d’argent pour aménager leur appartement, se trouver de nouveaux loisirs ou payer l’adhésion à une association pour leurs enfants. Parfois, elles ont aussi besoin d’une télévision, d’un ordinateur portable, d’une poussette ou d’un vélo, et de bien d’autres choses encore.

*Nom modifié par la rédaction.

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Centres d'aide pour les femmes

Les femmes victimes de violences domestiques peuvent signaler leur situation à leur cercle d’amis ou à leur voisinage. En cas d’urgence, une démarche ou un appel à la police peut aider. Des ressources supplémentaires sont également disponibles par téléphone et en ligne. Par exemple, les personnes concernées peuvent s’adresser à tout moment aux services cantonaux d’aide aux victimes. Un aperçu est disponible sur le site d’aide aux victimes en Suisse. 

La maison d’accueil pour femmes de Saint-Gall a fêté son 40ème anniversaire en 2020/21. Les personnes intéressées trouveront ici de plus amples informations sur le travail et l’importance de la maison d’accueil pour femmes.

Interview Kevin Meier

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