secteur financier
Interview Finance

« Le secteur financier est un système passionnant et complexe »

23.09.2022
par Andrea Tarantini

Quels sont les défis actuels de la place financière suisse ? Y a-t-il des inégalités entre les sexes dans ce domaine ? Quelles sont les difficultés rencontrées par les femmes en matière de prévoyance vieillesse ? Désirée von Michaelis, Head of Wealth Planning depuis 2019 au Credit Suisse et présidente de l’association Working Moms Schweiz, répond à nos questions.

Désirée von Michaelis, pourquoi avez-vous choisi le secteur financier ?

Le secteur financier est un système intéressant et complexe qui me passionnait et que je voulais comprendre. D’une part, il est intéressant de construire une relation de proximité avec les clients pour les accompagner au mieux. D’autre part, je suis impressionnée par la transformation numérique du secteur, qui se fait au profit des clients. Nous pouvons ainsi apporter nos services, nos réponses et nos solutions à la clientèle par le biais de différents canaux et rendre la thématique de la finance plus compréhensible.

Quel a été votre parcours ?

J’ai fait mes études à Saint-Gall et, après avoir obtenu mon diplôme, j’ai travaillé pendant cinq ans dans le conseil aux entreprises pour les banques et les assurances, où j’ai notamment accompagné des projets de gestion des risques de crédit. J’ai ensuite été active dans le secteur entrepreneurial et j’ai notamment fondé des start-ups. En 2009, j’ai commencé à travailler au Credit Suisse dans les affaires institutionnelles pour les caisses de pension dans le domaine du Global Custody. Dix ans plus tard, j’ai repris le poste de Head of Wealth Planning.

Quelles sont vos tâches en tant que Head of Wealth Planning ?

Nous sommes une sorte de petite entreprise au sein du Credit Suisse et employons 45 planificateurs financiers, 30 experts en économie et 30 experts fiscaux, dont dix sont spécialisés dans le droit fiscal des entreprises. Nous accompagnons nos clients dans toutes les étapes de leur vie, qu’il s’agisse de se constituer un patrimoine de prévoyance, d’organiser leur retraite, de protéger leur famille ou de gérer des questions importantes comme la succession d’une entreprise. Mes priorités sont, d’une part, de veiller à ce que nos experts soient toujours à la pointe de l’actualité, qu’ils se développent en permanence et qu’ils soient en mesure de fournir des conseils professionnels de haut niveau. D’autre part, il est important pour moi que nous puissions toujours mettre nos conseils à la disposition de nos clients.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre métier ?

Nous sommes présents dans les situations les plus importantes de la vie de nos clients et, grâce à nos conseils, ils repartent rassurés et tranquilles. Souvent, après une consultation, nous recevons d’agréables retours et des remerciements pour l’aide apportée, ce qui nous fait plaisir. De plus, j’ai la chance de travailler avec de nombreux experts qui sont passionnés par leur domaine et qui aiment aider les clients. Ce plaisir nous donne à tous une raison d’être dans notre travail.

Nous voulons motiver les femmes à poursuivre leur carrière.

Aujourd’hui, quelle est la place des femmes dans le secteur financier ?

Elle est de plus en plus importante mais, malheureusement, nous ne sommes pas encore là où nous voudrions être et le problème s’accentue aux niveaux hiérarchiques supérieurs. Au Credit Suisse, nous travaillons depuis plusieurs années déjà à augmenter le nombre de femmes. Aujourd’hui, ce chiffre est de 40 % pour l’ensemble du personnel. Nous avons l’ambition d’avancer à petits pas et de faire passer ce pourcentage à 42 % d’ici 2024. Notre plus grand défi est ce que l’on appelle le « leaky pipeline », car à partir d’un certain âge, les femmes sont à nouveau sous-représentées. Nous nous penchons sur la manière de contrer ce phénomène et d’améliorer les conditions d’embauche pour tous, et pas seulement pour les femmes. Dans le secteur de la prévoyance patrimoniale, nous avons 45 % de femmes et 38 % de femmes cadres supérieurs. J’en suis extrêmement fière. Nous avons une bonne affluence de femmes, car nous pouvons proposer des temps partiels ainsi que des horaires de travail réglementés.

Quel est votre objectif ?

Nous voulons motiver les femmes à poursuivre leur carrière et montrer aux hommes qu’il est possible d’assumer des tâches à la maison en plus de leur travail. Le télétravail, qui s’est développé pendant la pandémie, est une bonne opportunité pour changer cela et établir l’équilibre entre les sexes. Personnellement, je trouve que travailler quelques jours par semaine depuis la maison est plus pratique et me permet de mieux concilier ma vie de famille et ma carrière.

Dans ce contexte, à quels défis les femmes sont-elles confrontées en matière de prévoyance vieillesse ?

Suite à des obligations accrues et à la prise en charge de tâches non rémunérées à la maison, les femmes font davantage de pauses dans leur activité professionnelle, travaillent à temps partiel ou choisissent des professions moins bien rémunérées, plus faciles à concilier avec la vie de famille. Il en résulte de nombreux problèmes. Cela commence par une perte de revenu : On gagne moins et on peut moins épargner pour la retraite. D’autre part, les emplois à temps partiel représentent également un défi, car ils ne permettent souvent pas de cotiser assez pour le deuxième pilier. Le système de la prévoyance des couples se concentre sur la personne qui gagne le plus. Un point important est que plus la pause professionnelle est longue, plus la capacité de rendement future diminue. Ces facteurs ont un effet à long terme. À cela s’ajoute le fait que les femmes, contrairement aux hommes, investissent généralement moins leurs économies. Pourtant, quand on est encore jeune, on a un horizon de placement large et on peut laisser l’argent travailler pour soi.

Quelles sont les erreurs les plus fréquentes à cet égard ?

Outre le fait de ne pas investir, les épouses renoncent trop inconsidérément à leur indépendance financière, et c’est une grosse erreur à mon avis. En Suisse, 40 % des mariages se terminent par un divorce, ce qui peut faire courir un risque existentiel aux mères au foyer en particulier. La deuxième erreur est que les femmes délèguent en général leurs finances. Souvent, je parle aux clientes de leur patrimoine et elles expliquent que c’est leur partenaire qui en est responsable. D’une manière générale, il est important de s’informer et d’assumer ses responsabilités. La majorité des femmes se retrouvent un jour ou l’autre dans une situation où elles doivent s’occuper elles-mêmes de leurs finances, soit après un divorce, soit après le décès de leur partenaire. Il vaut donc la peine de s’y prendre plus tôt. Aujourd’hui, environ 50 % des Suissesses n’arrivent pas à se maintenir à flot financièrement et 20 % finissent même dans la pauvreté à la retraite. D’autre part, les femmes constituent un groupe de clients intéressant. Elles possèdent 35 à 40 % des actifs au niveau mondial et ceux-ci augmentent 1,5 fois plus vite que chez les hommes. Elles sont donc de plus en plus importantes en tant que clientèle et ne doivent pas être négligées.

Comment éviter de telles erreurs ?

Du point de vue des femmes, il faudrait faire très tôt un partage équitable des responsabilités avec le conjoint et éviter les déséquilibres. Après la naissance de l’enfant, les deux parents pourraient passer à des temps partiels afin de maintenir l’équilibre. En outre, les femmes devraient toujours s’assurer qu’elles sont indépendantes financièrement. Les pauses dans l’activité professionnelle devraient idéalement être évitées ou minimisées. En cas de travail à temps partiel, le taux d’occupation devrait être maintenu entre 70 et 80 % et n’être réduit que brièvement à 60 % ou moins. Si un couple opte pour la répartition traditionnelle des rôles, des garanties claires devraient être convenues en cas de divorce. Je déconseille toutefois fortement de rester en concubinage avec des enfants, car la sécurité de la couverture est mauvaise.

Je souhaite une éducation financière précoce pour tous.

Y a-t-il aussi des erreurs typiques que les hommes commettent en matière de prévoyance vieillesse ?

Surtout en matière d’investissement (rires). Les femmes ont une aversion au risque ; elles n’investissent pas, sont trop prudentes ou trop tardives. Les hommes sont meilleurs à cet égard, mais ils ont le goût du risque. Ils sont actifs et parfois frénétiques dans le trading, ils peuvent ainsi générer des frais trop élevés et subir de grosses pertes. En outre, dans le domaine du wealth planning, j’observe souvent que les hommes repoussent la planification successorale ou ne l’abordent pas volontiers.

Observez-vous d’autres tendances dans ce domaine ?

Le discours public suggère de plus en plus qu’il faut s’intéresser à cette thématique et il existe désormais des influenceurs et influenceuses qui partagent des connaissances financières. Les clients me demandent souvent quels produits nous proposons aux femmes. Les clientes n’ont pas besoin d’un produit spécial, mais doivent être conseillées dans leur situation globale, c’est un aspect important dans notre domaine. Nous prenons en compte le parcours financier ainsi que les priorités de chaque client et en déduisons des solutions. Nous avons en outre développé un outil qui permet à la clientèle de visualiser l’impact de sa situation actuelle sur l’avenir et d’optimiser cette situation.

Que souhaitez-vous pour l’avenir à cet égard ?

Tout d’abord, je souhaite une éducation financière précoce pour tous. Pour notre société, il s’agit de trouver un moyen de familiariser les enfants avec ce sujet et de ne pas laisser cette tâche aux parents. Je pense que les écoles devraient jouer ce rôle et proposer une éducation financière. Deuxièmement, je souhaite que chaque femme soit financièrement indépendante, qu’elle s’investisse activement dans ses finances, qu’elle se sente responsable et qu’elle y prenne plaisir.

Interview Elma Pusparajah & Andrea Tarantini

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