famille: guillermo fernandez
Famille Interview Société

« Cette lutte a resserré les liens de la famille »

12.03.2022
par Léa Stocky

Trente-huit jours, c’est le temps que Guillermo Fernandez a passé sans se nourrir. Ce papa de trois enfants a mené une grève de la faim devant le Parlement suisse en novembre 2020. Le but : informer les parlementaires des conséquences catastrophiques du changement climatique. Dans cette interview, ce père aimant et persévérant nous explique les raisons de son action et ce qu’elle représente pour sa famille.

Guillermo Fernandez, qu’avez-vous ressenti à la lecture du dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ?

J’ai ressenti de manière anticipée ce qu’endureraient mes enfants en apprenant dans dix ans que le meilleur futur possible pour eux serait un avenir où régneraient la faim et les guerres. Cela m’a brisé mais, en tant que parent, cela m’a aussi déterminé à faire tout ce que je pouvais pour éviter cet enfer qui les attend.

Vous avez mené une grève de la faim pendant plus d’un mois, quelles étaient vos revendications ?

Il fallait tout d’abord s’assurer que le Parlement ne puisse pas nier qu’il sait ce qu’il se passe. La revendication principale concernait donc le fait que les parlementaires puissent suivre une formation donnée par des experts suisses du climat et de la biodiversité. Les scientifiques eux/elles-mêmes ont en effet été d’un grand soutien dans mon action. Cependant, tout cela n’est que le point de départ pour la suite des mobilisations : si nous pouvons dire que les parlementaires savent, nous pouvons les rendre responsables de leurs décisions.

Cela relevait de mon devoir de père : je devais protéger mes enfants. Je l’ai ressenti comme si j’étais face à un agresseur qui s’en prenait à eux.

Comment en êtes-vous venu à prendre la décision de commencer une grève de la faim ?

La démarche a été très rapide. À partir du moment où j’ai ressenti avec traumatisme l’urgence et le désespoir auxquels seraient confrontés mes enfants, j’ai cherché un moyen à ma portée pour les dévier de ce futur, tout en étant sincère et utile. Je voulais qu’il y ait une vraie chance que cela fonctionne. Je n’ai jamais été ni activiste ni militant, je n’avais donc pas beaucoup d’outils à ma disposition. De plus, j’ai déjà vécu des conditions physiques extrêmes et je savais donc que j’avais une chance de tenir. La mort restait tout de même un risque, mais je n’ai pas peur de mourir en faisant quelque chose de bien. Je savais aussi que mes enfants seraient à l’abri.

Grâce à votre action, une journée de formation sur la crise climatique sera organisée pour les parlementaires. Quelle est votre réaction vis-à-vis de cette décision ?

Jusqu’au dernier moment, tout pouvait capoter. Quand le téléphone a sonné et que j’ai appris la nouvelle, j’étais sidéré et soulagé. Tout est devenu réel quand j’ai mordu dans la banane qu’une femme m’avait donnée deux jours auparavant (rires). J’ai alors compris que je ne mourrais pas et qu’on avait planté un premier clou. Je ressens aussi beaucoup de gratitude envers les parlementaires qui m’ont soutenus et les personnes que j’ai rencontrées. Aujourd’hui, je suis surtout impatient de recommencer la lutte car il y a encore beaucoup à faire.

Mes enfants comprennent que les protéger est mon devoir et que le faire comprend des risques.

En quoi votre décision de manifester devant le Parlement est-elle liée à votre rôle de père ?

Pour moi, cela relevait de mon devoir de père : je devais protéger mes enfants. Je l’ai ressenti comme si j’étais face à un agresseur qui s’en prenait à eux.

Comment vos semaines de manifestations ont-elles affecté votre vie de famille ?

Le plus dur était de ne plus partager les repas ensemble, même si on s’appelait tous les soirs. Ils venaient aussi me voir à Berne le week-end. Dans le même temps, cette lutte que j’ai menée a resserré les liens de la famille élargie. Nous nous sommes tout à coup sentis plus proches les uns des autres, en nous disant que nous nous aimions tellement que nous étions prêts à faire des trucs fous.

Que pensent vos enfants et votre famille de votre action ?

Ma fille cadette m’a dit : « Je suis fière de toi parce que les autres parlent mais ne font rien ». Mes enfants comprennent que les protéger est mon devoir et que le faire comprend des risques. Ma belle-famille m’a remercié, car elle a aussi peur pour ses enfants. Cependant, mes parents n’ont pas compris ma démarche.

Au sein de votre famille, avez-vous mis en place des actions pour réduire au quotidien votre empreinte carbone ?

Les efforts individuels ne servent à rien et il n’y a que les efforts collectifs qui peuvent avoir un réel impact. À l’échelle de la famille, nous avons tout de même vendu notre voiture et décidé de ne plus rien acheter de neuf. Nous essayons aussi de réduire notre consommation de viande et d’acheter des fruits et légumes locaux.

Comment aborder le sujet de la crise climatique avec ses enfants ?

La seule manière de les rassurer est de leur mentir. Cependant, il est de notre devoir de leur expliquer ce qu’est le changement climatique et ses conséquences. De plus, quand on ne dit rien, ils savent qu’on leur cache ces informations. Le plus rassurant pour les enfants est donc de sentir qu’on leur dit la vérité et qu’on s’engage à lutter. Cela nécessite beaucoup de courage mais leur évite aussi beaucoup d’angoisses.

Quel est l’héritage que vous souhaitez leur laisser ?

Ce qui est important pour moi est la droiture. J’aimerais qu’ils aient le courage de faire ce qui est juste peu importe la situation. Je remarque d’ailleurs aujourd’hui qu’ils ont cet héritage et qu’ils savent qu’il faut parfois prendre des risques pour faire le bien. Aussi difficile que l’avenir puisse être, on ne peut vivre heureux qu’avec des personnes qui ont beaucoup d’amour, de courage et de bonne volonté.

Les efforts individuels ne servent à rien et il n’y a que les efforts collectifs qui peuvent avoir un réel impact.

Allez-vous continuer de vous battre pour une meilleure réponse des personnalités politiques face à la crise climatique ?

Avec les personnes qui m’accompagnent dans cette lutte, nous allons nous pencher sur le contenu de la formation aux parlementaires et sur le matériel pédagogique qui sera aussi disponible pour la population. Nous sommes toujours en train de discuter de ce dont nous aimerions travailler ensemble cette année.

Texte Léa Stocky

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