Se loger, travailler, accéder aux soins ou conserver un réseau social : pour les personnes confrontées à des situations de précarité et de dépendance, plusieurs obstacles peuvent se cumuler et compliquer le retour à une vie sociale stable. Dans l’Ouest vaudois, Entrée de Secours accompagne ces différents parcours. Prise de pouls auprès des équipes d’Entrée de Secours à Morges et à Nyon sur les enjeux d’inclusion et d’accompagnement des personnes confrontées à la précarité et aux conduites addictives.

Claudio F. Greco Directeur de l’association Entrée de Secours
Claudio Greco, Entrée de Secours accompagne des personnes confrontées à des situations de dépendance et de précarité. Quels sont aujourd’hui les principaux obstacles qui peuvent les éloigner d’une vie sociale et professionnelle pleinement inclusive ?
Les freins à l’inclusion sont complexes et se situent à plusieurs niveaux. Parmi les facteurs personnels et sociaux, on retrouve la stigmatisation sociale, les consommations actives, l’instabilité psychique ainsi que le manque de ressources financières directes.
L’accès au logement constitue également un obstacle important. La pénurie actuelle de logements et les délais de prise en charge par les structures d’aide compliquent les parcours. Pour les programmes de type Housing First, les délais peuvent s’étendre sur plusieurs années, selon les structures et les dispositifs concernés dans le canton.
Le cadre professionnel représente également un enjeu. Les ateliers protégés jouent un rôle social indispensable, mais ils restent en marge du marché de l’emploi ordinaire et proposent des rémunérations très basses. De plus, il manque des passerelles concrètes pour transiter vers le milieu professionnel classique. Enfin, les critères institutionnels peuvent limiter l’accès à certaines mesures d’insertion, comme l’obligation d’être au bénéfice du Revenu d’Insertion (RI). Les formations adaptées manquent et les effectifs des équipes d’accompagnement sont insuffisants pour garantir un suivi optimal.
Au-delà de l’accompagnement lié aux addictions, quelle place accordez-vous à la reconstruction du lien social et à la réinsertion dans votre travail au quotidien ?
Le rétablissement du lien social est un objectif prioritaire de notre action. L’isolement et l’exclusion constituent des facteurs qui aggravent les consommations problématiques. Par conséquent, la création d’un réseau social en dehors du contexte de consommation est érigée au rang de nécessité et est indissociable de la prise en charge de l’addiction.
Notre centre d’accueil à bas seuil d’accessibilité répond à cet enjeu en proposant des repas communautaires, des activités partagées et des espaces d’échanges informels. Nous privilégions un accueil basé sur l’écoute, l’absence de jugement et la déstigmatisation. Ce cadre permet aux bénéficiaires d’évoluer dans un environnement relationnel sécurisant, ce qui constitue une base nécessaire pour s’engager dans un parcours de rétablissement.

Entrée de Secours Morges
Quels regards ou préjugés sur les personnes confrontées à des situations de précarité ou d’addiction constituent encore des freins à leur inclusion ?
Plusieurs représentations erronées font obstacle à une inclusion efficace. Il existe notamment une méconnaissance des profils. La majorité des personnes qui consomment ont une insertion professionnelle et sociale stable, et consomment à domicile ou dans un cadre festif. Elles ne fréquentent pas les centres à bas seuil.
Toutefois, lorsqu’une crise personnelle ou psychologique survient, l’augmentation des consommations peut mener à la précarité. Ces personnes se retrouvent alors souvent éloignées du système de soins classique, par manque de repères dans le réseau addictologique ou par crainte du jugement médical. L’exigence systématique de l’abstinence, là où elle est attendue, peut également être un frein. Notre structure choisit d’accompagner les personnes là où elles en sont dans leur parcours, indépendamment de leur objectif à court terme vis-à-vis du produit.
Le poids des trajectoires de vie est également important. L’exclusion est souvent la conséquence directe de la précarité matérielle et de l’instabilité psychique liées à des parcours traumatiques dès l’enfance. Ces inégalités de départ limitent l’accès aux soins et réduisent objectivement les chances d’insertion sociale et professionnelle.
Un changement de paradigme est nécessaire pour envisager la dépendance non pas comme un simple choix individuel, mais comme le résultat de trajectoires de vie complexes influencées par des facteurs sociaux, économiques et culturels.
Quelles évolutions seraient nécessaires, selon vous, pour favoriser une société plus inclusive envers les personnes en situation de dépendance ou de grande précarité ?
Une meilleure inclusion repose d’abord sur le renforcement des moyens financiers alloués aux politiques de logement, aux actions de prévention ainsi qu’à la visibilité de ces problématiques. Sur le plan de la santé, il s’avère indispensable de réduire la stigmatisation et d’intégrer une formation plus poussée en addictologie pour l’ensemble du corps médical.
L’adaptation du marché du travail constitue un autre levier majeur. Elle demande la création de passerelles concrètes entre le réseau de réinsertion et le milieu ordinaire, notamment par l’ouverture de postes adaptés valorisant les compétences spécifiques de la personne en entreprise. Plus globalement, un changement de paradigme est nécessaire pour envisager la dépendance non pas comme un simple choix individuel, mais comme le résultat de trajectoires de vie complexes influencées par des facteurs sociaux, économiques et culturels.
Enfin, l’évolution du cadre légal vers une dépénalisation des substances permettrait de privilégier une approche centrée sur le soin.
À travers votre action, quel message souhaitez-vous faire passer au grand public et aux acteurs sociaux sur la possibilité de retrouver une place, une autonomie et des perspectives malgré un parcours marqué par la précarité ou l’addiction ?
Le parcours de réinsertion reste accessible. L’addiction doit être comprise comme le symptôme d’une problématique sous-jacente plus profonde, s’apparentant souvent à une stratégie d’automédication. Entrée de Secours démontre régulièrement que le retour à l’autonomie et à l’activité professionnelle est possible, bien que les freins structurels et le manque de ressources freinent cette dynamique. Dans ce contexte, les restrictions budgétaires actuelles apparaissent contre-productives. Au-delà du soutien individuel, nos structures assument un rôle collectif essentiel en limitant l’impact et la visibilité de la précarité et des dépendances au sein de l’espace public.
Entrée de Secours
Entrée de Secours est le centre de compétence ambulatoire régional de référence en matière d’addictions pour l’Ouest vaudois, avec deux structures de proximité à Morges et à Nyon. Association à but non lucratif ancrée dans le réseau socio-sanitaire cantonal, elle accueille de manière inconditionnelle toute personne confrontée à une conduite addictive, qu’elle soit liée à la consommation de substances psychotropes ou à des comportements addictifs. Privilégiant une approche bio-psycho-sociale globale et humaniste axée sur le modèle du rétablissement, Entrée de Secours combine accueil à bas seuil d’accessibilité, réduction des risques et aide à la survie, ainsi que des suivis thérapeutiques individualisés. L’institution distribue également, sur prescription médicale, des traitements agonistes opioïdes (traitements de substitution). Entrée de Secours assume enfin un rôle clé à l’échelle régionale en tant que centre d’indication officiel pour le Dispositif Cantonal d’Indication et de Suivi en Addictologie (DCISA).
Claudio F. Greco
Directeur de l’association Entrée de Secours
Eds.direction@bluewin.ch

Entrée de Secours Morges
Avenue de Plan 14, 1110 Morges
+41 21 803 67 47
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Entrée de Secours Nyon
Route de Duillier 16, 1260 Nyon
+41 22 361 03 44
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