À l’heure où les prescriptions suisses de protection incendie évoluent, la sécurité ne se résume plus à appliquer une liste de règles. Olivier Burnier, ingénieur en génie civil, expert en protection incendie et directeur de Fire Safety & Engineering SA, explique comment l’ingénierie permet de concilier sécurité, architecture, patrimoine et maîtrise des coûts.

Olivier Burnier
Directeur de Fire Safety & Engineering SA
Basée à Montreux, Fire Safety & Engineering SA accompagne maîtres d’ouvrage, architectes, entreprises et propriétaires dans la conception, la réalisation et la mise en conformité de leurs bâtiments. Son rôle est d’anticiper les risques, de coordonner les différents acteurs et de rechercher des solutions adaptées à chaque projet.
Olivier Burnier, comment la protection incendie est-elle organisée en Suisse aujourd’hui ?
Depuis une quinzaine d’années, la protection incendie s’est fortement professionnalisée en Suisse. Le système d’assurance qualité introduit en 2015 a notamment permis de mieux définir les responsabilités des différents acteurs d’un projet. Les bâtiments sont ainsi répartis en trois niveaux d’assurance qualité :AQ1, AQ2 et AQ3,en fonction de leur complexité et des risques qu’ils présentent. Les projets les plus complexes, classés en AQ3, comme certains grands centres commerciaux, entrepôts logistiques ou immeubles de plus de 30 mètres, nécessitent l’intervention d’un responsable assurance qualité en protection incendie (RAQ). Son rôle est de coordonner les différents intervenants, de contrôler la mise en oeuvre des mesures prévues et d’en documenter la conformité. Plus un projet est complexe ou présente des risques particuliers, plus cette coordination doit être anticipée et structurée.Pour les projets plus simples, de niveau AQ1, l’assurance qualité peut notamment être assurée par l’architecte. Dans la pratique, les questions de protection incendie peuvent toutefois rapidement devenir complexes, notamment lorsqu’elles touchent plusieurs corps de métier. L’appui ponctuel d’un spécialiste permet alors de sécuriser les choix techniques, d’anticiper les éventuelles difficultés et d’éviter des adaptations coûteuses en cours de chantier.Entre les deux, les projets de niveau AQ2 présentent une complexité ou des risques qui nécessitent une coordination et des contrôles renforcés. Cela peut concerner, par exemple, certains bâtiments industriels ou des immeubles utilisant des matériaux combustibles en façade.Ce système permet ainsi de clarifier les responsabilités et d’adapter le niveau de suivi aux caractéristiques de chaque projet. L’objectif n’est pas seulement de vérifier la conformité à la fin des travaux, mais d’intégrer la protection incendie suffisamment tôt pour accompagner le projet de manière cohérente, de la conception jusqu’à la réalisation.
Les normes et réglementations évoluent constamment. Comment les propriétaires et gestionnaires d’immeubles peuvent-ils s’assurer que leurs bâtiments demeurent conformes, notamment lors de rénovations ?
Il s’agit là d’un défi permanent. Tout le monde a ses exigences. Lorsqu’on fait une rénovation énergétique, on cherche à obtenir le meilleur coefficient énergétique. On choisit donc parfois des isolants qui, certes, sont intéressants d’un point de vue écologique, mais qui peuvent s’avérer être combustibles. Or, nous devons respecter des exigences concernant la combustibilité des matériaux, la hauteur des bâtiments, etc. Ces mesures servent à éviter qu’un incendie comme celui de la tour Grenfell à Londres, qui avait été rénovée sans tenir compte de manière coordonnée des exigences de protection incendie, ne se reproduise. Les rénovations qui touchent le patrimoine révèlent d’autres problématiques. Nous faisons parfois des tests en laboratoire pour assurer une protection incendie sans dénaturer les bâtiments, par exemple pour les toitures en tavillons des églises du Pays d’Enhaut. Dans les bâtiments historiques, on peut ainsi trouver des solutions pour garantir la résistance au feu des portes sans devoir toutes les remplacer par des portes coupe-feu homologuées. Il est possible d’améliorer une porte existante avec des mesures ponctuelles ou alors de poser une porte coupe-feu en plus de l’existante.Il est possible de planifier des mesures constructives, des mesures techniques (détection incendie, sprinkler ou désenfumage), ou des mesures organisationnelles (formation du personnel, consignes de sécurité), qui permettent d’atteindre les niveaux de sécurité que l’on recherche. Dans des immeubles déjà construits, on mise en priorité sur les mesures techniques et organisationnelles, le but n’étant pas de démonter tout le bâtiment. Il s’agit d’un travail de coordination, que nous effectuons avec le propriétaire, l’architecte, les services des monuments et sites ainsi que l’autorité de protection incendie.
Pourquoi est-il important d’intégrer la protection incendie dès la phase de conception d’un projet de construction ?
Encore aujourd’hui, après l’obtention du permis de construire, certains chantiers se font sans le contrôle du responsable assurance qualité. Cela peut s’expliquer par une volonté de faire des économies, mais aussi parfois par le fait que, tout simplement, la protection incendie n’est pas encore tout à fait entrée dans les moeurs et dans l’esprit des gens. À la fin du chantier, lorsque les autorités demandent aux propriétaires la déclaration de conformité en protection incendie signée, certains propriétaires se retrouvent fort dépourvus. Cette déclaration certifie que les mesures de protection incendie prévues ont bien été réalisées. En tant que professionnels, nous ne signons une déclaration de conformité que lorsque nous pouvons attester que les mesures prévues ont effectivement été réalisées. Or, sans déclaration, cela peut compromettre la délivrance du permis d’habiter. C’est pourquoi la protection incendie doit être intégrée dès la phase de conception des projets. En outre, il est beaucoup plus facile de modifier quelque chose de non conforme sur papier, plutôt que sur le chantier de construction. C’est aussi beaucoup moins coûteux.
Quelles sont les erreurs ou les lacunes les plus fréquentes que vous constatez dans les bâtiments en matière de prévention des incendies ?
La mise en oeuvre sur le chantier est extrêmement importante. Malheureusement, je remarque d’année en année que la qualité de ce qui est réalisé n’est plus toujours au rendez-vous.Les entreprises doivent respecter des délais de plus en plus serrés. Afin de limiter les coûts élevés, elles recourent aussi à de la sous-traitance si elles ne peuvent pas embaucher les personnes compétentes. Cela mène à des malfaçons et à des manquements, qui ne sont pas dus à la mauvaise volonté des ouvriers, mais à un manque de connaissance et d’encadrement. C’est pourquoi notre métier est aussi de contrôler et de surveiller les chantiers. Cela permet d’avoir un bâtiment conforme à ce qui a été planifié lors de la demande d’autorisation. Une fois le chantier terminé, il n’y a pas forcément de contrôles liés à la protection incendie d’un bâtiment sur sa durée de vie. Celui-ci est remis au propriétaire, et c’est lui qui en devient responsable. Il faut que les propriétaires prennent conscience que les bâtiments doivent être entretenus grâce à des tests sur les équipements presque chaque année. Une centrale de détection incendie, composée d’électronique, doit être renouvelée régulièrement pour rester opérationnelle. Il est vrai qu’on ne va pas changer une porte coupe-feu qui, une fois installée, est là pour rester. Mais tous les équipements techniques nécessitent une maintenance rigoureuse si l’on veut que tout fonctionne.
Au-delà des équipements, quel rôle jouent la formation des occupants et la culture de prévention dans la réduction des risques ?
En Suisse, nous n’avons pas une grande culture de sécurité concernant les risques incendie, car le nombre de morts par an n’est pas très élevé depuis plusieurs dizaines d’années. Nous sommes d’ailleurs l’un des pays les plus sûrs au monde en matière de protection incendie. Cela explique que, pendant des années, les gens ont pensé que la protection incendie coûtait cher et n’était pas très importante. Le drame de Crans-Montana nous a rappelé que, malheureusement, ce n’était pas le cas. Dès le mois de janvier 2026, nous avons reçu de nombreuses demandes de la part de communes ou de propriétaires d’immeubles pour des audits et des contrôles. La protection incendie est passée d’un sujet dont on ne parlait presque jamais, à une surmédiatisation, avec des personnes qui n’osent plus entreprendre des travaux sans l’avis d’experts. L’enjeu est de sensibiliser les personnes, les propriétaires comme les habitants ou les usagers d’un lieu, grâce à des formations qui sont encore trop rares aujourd’hui.
Quels sont les premiers gestes à adopter lorsqu’un incendie se déclare ?
La première chose à faire est d’appeler les sapeurs-pompiers en composant le 118. Ensuite, si l’on est en capacité et si cela est possible, il faut combattre le feu sans toutefois se mettre en danger. Sinon, il faut évacuer. Il est aussi essentiel de fermer les portes et les fenêtres pour éviter que l’incendie ne se propage trop rapidement. Les portes des appartements sont, normalement, des portes coupe-feu qui permettent de retenir le feu pendant environ 30 minutes, ce qui laisse le temps aux pompiers d’intervenir. Si la cage d’escalier est remplie de fumée, il ne faut surtout pas sortir. Traverser la fumée est beaucoup trop dangereux. Dans ce cas, on referme sa porte, on met des linges humides autour de la porte pour améliorer l’étanchéité et on indique sa position aux pompiers.
Pour finir, quels sont les avantages d’une approche proactive en ingénierie des risques, par rapport à une approche uniquement axée sur les prescriptions normatives ?
La protection incendie n’est pas quelque chose de figé. La recherche en ingénierie incendie avance depuis ses débuts dans les années 70. Elle permet aujourd’hui de mieux comprendre la propagation du feu et de développer des outils informatiques qui garantissent des niveaux de sécurité élevés, tout en permettant une plus grande flexibilité. Les nouvelles prescriptions de protection incendie qui entreront en vigueur en 2027 permettront d’avoir des mesures encore plus adaptées et ciblées afin d’atteindre les objectifs de sécurité tout en maîtrisant les coûts.
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