Développement durable Gastronomie Interview

«Tout le monde peut avoir un impact dans la lutte contre le gaspillage alimentaire»

15.01.2021
par Andrea Tarantini

En tant que consommateurs, quelles bonnes résolutions devrions-nous prendre cette année afin de faire face au problème du gaspillage alimentaire? Alina Swirski, Responsable de Too Good To Go en Suisse, nous expose les principaux enjeux liés au gaspillage alimentaire et nous explique comment chacun peut avoir un impact.

Alina Swirski

Lutter contre le gaspillage alimentaire est indispensable pour faire face aux trois plus grands challenges de notre époque: le changement climatique, la raréfaction des ressources naturelles et la croissance démographique.

Alina Swirski, quelle est l’importance de l’alimentation et du gaspillage alimentaire dans le cadre de la crise climatique?

Lutter contre le gaspillage alimentaire est indispensable pour faire face aux trois plus grands challenges de notre époque: le changement climatique, la raréfaction des ressources naturelles et la croissance démographique. Des aliments sont perdus ou gaspillés tout au long de la chaîne d’approvisionnement, de la ferme à l’assiette. Lorsque nous gaspillons de la nourriture, nous ne gaspillons pas seulement le produit que nous avons devant les yeux, mais également toutes les ressources utilisées en amont. Tout ce gaspillage a un effet colossal sur l’environnement. Nous estimons que pour chaque kilo de nourriture, nous produisons 2,5 kilos d’équivalents CO2. C’est ce qui fait que le gaspillage alimentaire est responsable de 8% des émissions mondiales de gaz à effet de serre! Je pense qu’il est essentiel que nous redécouvrions notre respect pour la nourriture et les ressources qui ont servi à la produire.

Que nous apprend la crise sanitaire en matière de gaspillage alimentaire?

La pandémie actuelle a secoué le monde entier et nous assistons également à des bouleversements sismiques dans l’industrie alimentaire. La chaîne d’approvisionnement est mise à rude épreuve. Le gaspillage alimentaire devient un problème de plus en plus important et visible. Suite à la crise et aux divers (semi)confinements, les gens ont eu peur de ne pas avoir assez à manger. Ils étaient habitués à ce que les rayons soient remplis de nourriture et à ce qu’elle soit disponible en abondance à tout moment. Plus que jamais auparavant, les commerces sont donc confrontés à la volatilité sans précédent de la demande émanant des consommateurs.

La pandémie a également rendu visible le fait que nous avions en quelque sorte perdu notre lien avec la nourriture. La nourriture est devenue une marchandise que nous ne valorisons ni ne respectons plus à sa juste valeur. Nous traversons des moments difficiles. Cette période peut néanmoins servir de réveil et nous mener à adopter de nouvelles habitudes qui profiteront à nos portemonnaies et à l’ensemble de la planète.

Quelle est la quantité d’aliments perdus chaque année en Suisse?

On a souvent l’impression que la Suisse est en avance sur la question du gaspillage alimentaire. Mais la réalité est tout autre: en Suisse, nous gaspillons plus de 30% de nourriture. Cela représente environ 330kg par habitant. C’est beaucoup plus que dans la plupart des autres pays. On considère ainsi qu’un ménage de quatre personnes jette annuellement environ 2000.- d’aliments. C’est énorme d’un point de vue économique, mais aussi écologique et éthique.

Quelles sont les raisons qui poussent les consommateurs à jeter les aliments?

Il y a un manque de sensibilisation au gaspillage alimentaire et à la valeur réelle de la nourriture. Beaucoup perçoivent la nourriture comme un bien de consommation à part entière. Ils ne sont même pas conscients de la quantité de nourriture qu’ils gaspillent chaque jour et de l’impact que cela a. Le problème commence par des achats non planifiés ou en quantités excessives. Il arrive alors que les aliments soient mal stockés ou que les dates limites de vente soient mal comprises. Le calcul imprécis de la quantité pendant la préparation contribue également à cette situation. Il faut également citer la mauvaise réputation dont jouit la cuisine avec les restes, alors que c’est un moyen extraordinaire d’être créatif en cuisine, le tout en limitant le gaspillage et donc en économisant de l’argent et en aidant la planète.

Comment peut-on se rendre compte qu’un aliment n’est plus consommable?

Les dates de péremption représentent 10% du gaspillage alimentaire en Europe. Cela est principalement dû au fait que de nombreuses personnes ne connaissent pas la différence entre les dates indiquées sur les emballages, c’est-à-dire «à consommer avant le» et «à consommer de préférence avant le». Dans ce contexte, pour les produits ayant une date de durabilité minimale, nous avons introduit l’initiative «souvent bon après» en octobre 2019, en collaboration avec différents producteurs. Cette mention incite les consommateurs à faire appel à leurs sens pour évaluer la qualité d’un produit après l’expiration de la date de durabilité minimale. Prenons l’exemple du yaourt: une fois la date de durabilité minimale dépassée, la devise est «observez, sentez, goûtez, savourez». Depuis son lancement, 18 fabricants parmi les plus grands de Suisse ont choisi de participer et intègrent la mention «souvent bon après» sur plus de 100 produits.

Que devrait entreprendre la Suisse pour lutter contre le gaspillage alimentaire?

Il y a cinq ans, l’Assemblée générale de l’ONU a fixé des objectifs de développement durable. D’ici 2030, ils prévoient de réduire de moitié la quantité d’aliments gaspillés par les acteurs de la distribution et les consommateurs. La Suisse a également été invitée à prendre des mesures et à passer à l’action. En même temps, la réduction des déchets alimentaires a également été une mesure du Plan d’action Économie Verte adopté par le Conseil fédéral en 2013. En 2024, une évaluation de ce plan est prévue. Je pense que les plans sont importants mais qu’il nous faut aussi des mesures concrètes.

Chaque segment de la chaîne alimentaire a des défis qui sont lui sont propres. C’est pourquoi, tout le monde peut et doit faire la différence. C’est aussi le cas des villes, qui disposent des infrastructures, des relations et des connaissances locales nécessaires pour concrétiser le problème du gaspillage alimentaire aux yeux des producteurs, des commerçants et des consommateurs.

Quelles bonnes résolutions peuvent prendre nos producteurs et commerçants?

Ils doivent tout d’abord reconnaître le problème et son impact. Ils peuvent aussi éduquer leurs clients en soulignant par exemple le fait que le pain préparé dans l’après-midi est encore bon et qu’il ne faut pas s’attendre à trouver toujours du pain qui sort du four. Ce travail d’éducation doit être réalisé par plusieurs acteurs, mais les entreprises peuvent jouer un rôle clé. Aujourd’hui, les solutions sont nombreuses. D’ailleurs, il existe même des technologies qui, placées dans les cuisines des restaurants ou des hôtels, prennent des photos du gaspillage alimentaire. Elles réalisent ensuite des plans et des menus selon les saisons et les habitudes des clients, contribuant ainsi à la lutte contre le gaspillage.

En tant que consommateurs, quelles bonnes résolutions devrions-nous prendre cette année?

Il existe d’innombrables façons de lutter contre le gaspillage alimentaire. Je pense que nous devons d’abord retrouver le lien avec la nourriture et le respect pour cette dernière. Comme l’a souligné la crise sanitaire, il est aussi important de consommer local et de soutenir nos produits et nos commerçants. Nous pouvons choisir de programmer nos repas, d’acheter uniquement le nécessaire, évitant ainsi de se procurer des quantités excessives de nourriture qui seront inévitablement perdues.

En Suisse, nous gaspillons plus de 30% de nourriture. Cela représente environ 330kg par habitant. C’est beaucoup plus que dans la plupart des autres pays.

Quelles sont vos bonnes résolutions pour la nouvelle année?

Je souhaite améliorer davantage mon attitude en tant que consommatrice. J’aimerais aussi inspirer et motiver plus de gens à faire la même chose. Je voudrais entre autres organiser des sessions d’éducation auprès des plus jeunes afin de les rendre attentifs au gaspillage alimentaire. Les jeunes seront les dirigeants d’entreprise et les consommateurs de demain. Il est donc important de les sensibiliser à ces thématiques. La crise sanitaire nous a aussi montré ce qui compte le plus: les gens qui nous entourent et qui nous sont chers. Je pense que nos proches contribuent à notre santé physique et psychique. En 2021, je souhaite donc mieux organiser mes activités afin de pouvoir consacrer plus de temps à mes proches et à moi-même.

Dans le cadre du problème du gaspillage alimentaire, quels sont vos espoirs pour l’avenir?

Tous les petits gestes quotidiens sont d’une importance capitale. J’espère donc que plus de gens feront attention à leur manière de consommer et qu’ils réaliseront les enjeux du gaspillage alimentaire. J’espère que les choses vont changer et que tous les acteurs concernés collaboreront au changement de la chaîne alimentaire et à la lutte contre le gaspillage alimentaire.

Il existe d’innombrables façons de lutter contre le gaspillage alimentaire. Je pense que nous devons d’abord retrouver le lien avec la nourriture et le respect pour cette dernière.

Interview Andrea Tarantini

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