Interview Carrière Construction et Immobilier

«Le réel plaisir de l’architecte se trouve dans l’acte de réaliser et non dans la chose déjà réalisée»

15.04.2021
par Andrea Tarantini

Très jeune, Mario Botta se découvre une passion pour les images et le dessin. Il se lance donc dans un stage de dessinateur et devient ensuite un des plus grands architectes suisses de tous les temps qui jouit d’une immense renommée internationale. 61 ans après la conception de sa toute première oeuvre, le presbytère de Genestrerio, Mario Botta a gardé intact l’enthousiasme de sa jeunesse et la passion pour son métier. Interview.

Mario Botta, pourquoi avez-vous choisi de devenir architecte?

Quand j’étais jeune, je voulais travailler avec les images, parce que j’avais une affinité très forte avec celles-ci et une bonne mémoire visuelle. Après les écoles obligatoires, j’ai fait un stage en tant que dessinateur dans le bureau d’un architecte à Lugano. C’est là que je suis tombé amoureux de ce métier et du dessin, le support de mon imaginaire. Je n’ai jamais été enthousiaste à l’idée d’aller à l’école mais, au travail, j’ai découvert un monde magique et mystérieux dont j’avais toujours rêvé. Le fait de voir une ligne tracée sur une feuille et de l’imaginer ensuite se transformer en une image physique, un mur ou une barrière par exemple, me passionnait fortement. Aujourd’hui, je me promène encore mon crayon à la main et cela me semble magique de pouvoir transformer les choses, même les problèmes de la vie, en un organigramme, un dessin ou une image.

Avec du recul, je pense que j’aurais peut-être pu devenir peintre, photographe ou graphiste. La vie m’a offert la possibilité de devenir architecte et me voilà.

Les villes, selon moi, sont la forme de cohabitation civile et sociale la plus belle, stratifiée et intelligente que l’Homme ait jamais créé.

Qu’est-ce que l’architecture à vos yeux?

L’architecture est ma passion et mon métier. Plus généralement, dès le néolithique, l’architecture a été une science de l’acte de construire et la discipline qui organise l’espace de vie de l’Homme. Il s’agit d’un tout, bien organisé: du paysage à l’objet domestique du quotidien, en passant par la ville ou les bourgs par exemple. Les villes, selon moi, sont la forme de cohabitation civile et sociale la plus belle, stratifiée et intelligente que l’Homme ait jamais créé. D’ailleurs, dans les villes, l’Histoire n’est pas une composante accessoire, mais elle est liée directement à l’importance des constructions.

Maison unifamiliale à Riva San Vitale, Tessin, Suisse (1971-1973), Photo Alo Zanetta

Quel est le rôle de l’architecte de nos jours?

Au fil des années, le rôle de l’architecte a changé parce que l’architecture même a subi des changements. L’espace de vie de l’Homme ressent l’effet des conquêtes techniques, scientifiques, mais aussi sociales et morales. Ces changements affectent aussi l’architecte et son domaine.

Dans ce cadre, je n’aime pas parler de progrès en architecture, parce que cela n’a pas de sens à mes yeux. On ne peut en effet pas dire qu’une condition actuelle est meilleure que celle d’hier: Picasso n’est pas meilleur que Raffaello. Il s’agit de moyens d’expression de l’Homme que chacun essaye d’interpréter à sa façon, selon sa sensibilité, son histoire et les problèmes de son temps.

Dans l’acte de construire, chacun ressent le poids de la discipline et de l’Histoire qui le pousse à s’exprimer de manière plus intense.

Vous avez souvent soutenu que «chacun construit ce qu’il mérite». Qu’entendez-vous par là?

A la fin de tout travail important, des efforts, des difficultés, des espoirs, des succès et des échecs, on se retrouve toujours avec ce qu’on a pu réaliser, et donc avec ce qu’on mérite. Dans l’acte de construire, chacun ressent le poids de la discipline et de l’Histoire qui le pousse à s’exprimer de manière plus intense. Il y a toujours des rêves plus illusoires que d’autres. Néanmoins, quand on est à 100% dans son travail, on se retrouve face aux choses qu’on a pu interpréter de la société et mettre en image.

Dans une interview, vous soulignez que «l’architecture comporte un acte sacré, car elle transforme une condition de nature en une condition de culture». Perd-on donc le lien à la nature lorsqu’on construit?

Construire ne signifie pas mettre une pierre sur une autre. C’est plutôt le fait de mettre des pierres sur le sol et occuper une place qui, auparavant, était réservée à la nature. Il s’agit donc de transformer une condition de nature en une condition qui a été construite rationnellement par l’Homme pour ses propres besoins. Dans ce sens, en construisant, on perd un peu le lien à la nature.

D’un autre côté, je pense que certaines constructions gardent un caractère naturel et sacré tout en étant en discussion avec les Hommes et leur vie. Les églises en sont un bon exemple – et c’est pourquoi j’adore construire des lieux de spiritualité. De même, la maison est un refuge, mais aussi un retour aux origines, l’utérus maternel, à la protection primaire que l’on trouvait dans le ventre de la mère. Ainsi, la maison porte en soi un tas de métaphores relatives à la vie et à la mort de l’Homme, à sa nature autrement dit.

Quand on construit, on le fait donc pour l’Homme, ses besoins, ses désirs et son esprit. Je m’étonne souvent face à la richesse de l’histoire de l’architecture qui a toujours raconté l’espoir d’une beauté, d’une représentation du territoire, des animaux, des luttes et des besoins primaires de l’Homme. Dans ce sens, l’acte de construction comporte un acte sacré selon moi.

Maison unifamiliale à Morbio Superiore, Tessin, Suisse (1982-1983), Photo Adriano Heitmann

Notre génération doit être capable de s’autocritiquer.

Architecture et écologie, comment sont-elles liées aujourd’hui?

Paradoxalement, l’architecture a toujours été un instrument de l’écologie. Les vieilles maisons ont toujours été en communion avec la nature. Les habitations des agriculteurs, par exemple, avaient de grands porches pour se protéger du soleil, de larges toits pour se protéger de l’eau et étaient surélevées pour échapper aux animaux. Indirectement, tout remplacement d’un élément naturel par un élément de rationalité pour l’Homme se fait contre la nature. Dans ce sens, l’architecture a toujours été un moment de passage et d’équilibre entre les forces de la nature et la vie de l’Homme. Au milieu de ces deux éléments se trouve le paysage construit par l’Homme et l’équilibre écologique entre ces deux parties.

Aujourd’hui, nous avons fait un usage extrême des instruments dont nous disposons, et cela au profit de la spéculation immobilière et de la capacité de l’Homme à engendrer des désastres. On est arrivés à un point où il manque peu d’années avant de n’avoir plus d’équilibre entre les forces de la nature et celles de l’Homme. Il faut dire que nous nous sommes tous montrés insensés, surtout notre génération, le 20ème siècle.

Comment pouvons-nous remettre en équilibre architecture et écologie?

Il faut simplement remettre l’Homme au centre! Pour retrouver cet équilibre, notre génération doit être capable de s’autocritiquer, car nous sommes tous responsables. L’architecte n’est malheureusement que la dernière roue du carrosse dans ce processus de transformation du territoire. Ce sont la politique et la finance qui déterminent tout et qui font les plans de développement. Arrive ensuite l’architecte qui doit seulement donner vie aux projets.

On ne cesse jamais d’apprendre!

En général – hors Covid – comment se passent vos journées de travail?

Tous les jours, j’arrive tôt au studio et je commence à travailler sur les tables de mes vingt collaborateurs. Je n’ai pas un espace à moi et mon travail consiste essentiellement à corriger plutôt qu’é créer. Vous pouvez m’imaginer jouer sur plusieurs échiquiers, car j’adore réaliser plusieurs travaux en même temps. Je pense que chaque projet est fils du précédent et en est influencé. C’est pourquoi, je corrige sans cesse les brouillons que je réalise un peu partout, même au bar, et suis toujours en discussion avec moi-même et mes idées.

Bâtiment résidentiel «Caterina», Losone, Tessin, Suisse (2010-2015), Photo Enrico Cano

Quelle est l’oeuvre dont vous êtes le plus fier?

La prochaine (rires), car il y a toujours l’espoir de faire mieux. Le projet terminé, même s’il a duré des années, je le considère comme la construction d’un temps passé. A mon avis, le réel plaisir de l’architecte se trouve dans l’acte de réaliser et non dans la chose déjà réalisée. D’ailleurs, à la fin d’un projet, on découvre des choses qui nous étaient inconnues pendant la réalisation. On ne cesse jamais d’apprendre!

Mon plus grand désir est celui de construire un monastère.

Quelle est l’oeuvre que vous auriez aimé avoir créé?

Elles sont nombreuses. Les désirs professionnels sont un peu comme ceux du coeur: il en existe tellement! Parfois, je regarde par exemple un paysage comme si je voulais y mettre un signe et le garder en mémoire pour un futur projet qui, souvent, n’advient pas. En fait, l’envie de travailler dans le territoire est toujours là, mais il nous faut ensuite une demande et un client. Ce qui est étrange, au fond, c’est que ce client, pour l’architecte, est toujours symbole de son temps. Il n’est pas le destinataire final du projet: il peut très bien se lasser et partir en Amérique latine par exemple, laissant sa maison à quelqu’un d’autre. La construction, cependant, reste et l’architecte travaille donc pour le citoyen de son temps, il résout les problèmes des Hommes de son époque et pas d’un homme en particulier.

Mon plus grand désir est celui de construire un monastère. Je pense qu’il s’agit du jardin fini, du lieu de la synthèse extrême et de la ville idéale, car tout y est petit mais essentiel et tout a sa centralité, même un corridor, l’église etc.

À quoi ressembleront les maisons du futur selon vous?

J’espère qu’elles seront comme celles de notre passé, car celles-ci nous ont permis de vivre confortablement pendant des siècles. On a bien grandi dans ces maisons, elles nous ont permis d’accomplir de grandes choses. Je pense donc qu’il ne faut pas trop parler de la rhétorique du futur. J’ai rencontré beaucoup de gens créatifs, mais tous me parlaient du passé, plutôt que du futur. D’ailleurs, on ne peut pas vraiment déterminer nous-mêmes l’avenir, mais on peut discuter en long et en large de la force des idées du passé.

Je préfère me laisser émerveiller par un paysage infini, qui change continuellement, plutôt que par la nouvelle invention du siècle.

Maison unifamiliale à Breganzona, Tessin, Suisse (1984-1988), Photo Pino Musi

Nos maisons pourront-elles s’inspirer du passé et avoir tout de même quelque chose en plus?

Nos maisons devront certainement être inspirées du passé, mais elles auront bien évidemment quelque chose en plus. Je sais que nous avons tous un téléphone dans la poche et un ordinateur et je ne suis pas nostalgique d’un temps où cela n’était pas le cas. Néanmoins, j’ai un peu peur de cette terminologie du progrès et du futur liée à la technologie.

Au fond, la technologie a toujours été là. Si on regarde les outils de travail, par exemple, on voit qu’ils sont le fruit du temps qu’ils vivent. Mais il ne faut pas considérer les outils comme des éléments de finalité. Dans ce sens, la technologie doit être un instrument et non une finalité en soi. Lorsqu’elle est neutre, ni positive, ni négative, elle ne crée aucun problème. Cela étant dit, je pense que les vraies valeurs sont autre chose et ne résident pas dans cette recherche extrême du progrès technologique. Moi, je préfère me laisser émerveiller par un paysage infini, qui change continuellement, plutôt que par la nouvelle invention du siècle.

Mario Botta en quelques mots:

En tant qu’architecte, j’aimerais être… éternellement naïf, pour pouvoir me laisser surprendre par toutes les merveilles des paysages.

Si je n’étais pas devenu un architecte, j’aurais été… un photographe ou un peintre.

Ma maison est… la maison de mes grands-parents dans laquelle je vis le quotidien du 21ème siècle. Ma maison est donc belle parce qu’elle a réussi à s’adapter aux siècles.

L’espace que je préfère le plus chez moi est… le lit (c’est ce que j’utilise le plus chez moi, parce que je finis le travail tard le soir. D’ailleurs, j’adore dormir, cela m’aide à résoudre ou à compliquer davantage les problèmes de mon esprit (rires)).

L’outil que j’utilise le plus dans mon travail est… le crayon (j’en ai toujours un sur moi! Je ne sais pas utiliser l’ordinateur).

Interview Andrea Tarantini

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