Digitalisation Finance

Souveraineté monétaire 4.0: Les monnaies nationales à l’ère numérique

11.09.2021
par Andrea Tarantini

La démocratisation de l’usage d’Internet par le grand public dans les années 1990 puis la montée en puissance du e-commerce ont bouleversé les modèles traditionnels d’échange de monnaie et accentué encore sa dématérialisation. Aujourd’hui, les consommateurs achètent de plus en plus en ligne, la monnaie physique perd du terrain et le nombre de solutions de paiement en ligne explose. 

Longtemps considéré comme une utopie de cypherpunks, le bitcoin, précurseur des cryptomonnaies, est né en 2008 d’une volonté de se détacher du système financier traditionnel et a profité de la montée en puissance du nombre d’internautes et du web mobile. Utilisé surtout de manière spéculative mais également, dans de nombreux pays comme l’Amérique du Sud ou la Turquie, comme un refuge contre l’inflation, le bitcoin et d’autres cryptomonnaies ont mis en lumière la technologie sous-jacente: la blockchain. Ce protocole informatique permet d’inscrire des transactions dans un registre virtuel de manière sécurisée, sans recours à un intermédiaire et indépendamment du système financier traditionnel. Volatiles, les cryptomonnaies comportent un risque de change, tant pour le vendeur que pour l’acheteur, et s’avèrent donc difficiles à utiliser comme monnaie d’échange. Sensibles à ce problème de volatilité, certains acteurs privés, comme Facebook avec diem (ex Libra) ou Telegram avec gram, ont envisagé ces dernières années des projets de stablecoins en adossant la valeur de ces monnaies digitales à des devises comme le dollar ou l’euro, ou à des matières premières comme l’or. Ces «monnaies digitales stables» permettraient aux entreprises émettrices de réduire leur dépendance aux services tiers de paiement en ligne et d’ajouter à leurs milliards d’utilisateurs des personnes ne détenant pas de compte bancaire. Non contentes de constituer et monétiser le profil de consommateur de leurs utilisateurs à partir des données récoltées sur leurs sites, ces entreprises seraient ainsi également en mesure de connaître leurs habitudes à partir de l’utilisation de leurs monnaies. 

Digital yuan ou les nouvelles routes de la soie 

Avec son projet Digital Currency Electronic Payment (DCEP), communément appelé yuan digital ou e-yuan, le gouvernement Chinois a pris une longueur d’avance dans le domaine des monnaies digitales nationales. Contrairement aux bitcoins et autres cryptomonnaies qui appartiennent à leurs utilisateurs ou aux stablecoins, dont la valeur est adossée à des devises nationales, des métaux précieux ou des matières premières, le yuan digital est émis et garanti par la banque centrale chinoise. 

L’implémentation du yuan digital permettra à Pékin d’assurer une circulation monétaire réglementée et adossée au système bancaire traditionnel, d’avoir une visibilité complète sur sa politique monétaire et une traçabilité du comportement des consommateurs. Ce mouvement stratégique pourrait à la fois renforcer le contrôle et la visibilité du gouvernement chinois sur l’économie nationale et bousculer l’ordre économique mondial. En effet, un e-yuan, indépendant du système interbancaire international, pourrait être utilisé dans des pays sanctionnés par les États-Unis pour réaliser des échanges économiques et remettre en cause l’hégémonie du dollar américain dans les échanges économiques internationaux. Par conséquent, le yuan digital peut aider Pékin à consolider sa position sur la scène internationale et étendre sa sphère d’influence, en particulier en Afrique. 

Au niveau européen, la Banque Centrale Européenne (BCE) a finalisé en janvier dernier une consultation publique sur le sujet. Par ailleurs, des expériences sont régulièrement menées, comme l’émission par la Banque Européenne d’Investissements (BEI), avec l’appui de la Banque de France, d’obligations numériques d’une valeur de 100 millions d’euros, émises en utilisant une Monnaie Digitale de Banque Centrale (MDBC). L’émission a été faite avec la blockchain décentralisée Ethereum et la gestion du projet confiée à des acteurs privés: Goldman Sachs, Santander et Société Générale. En résumé, la Banque de France collecte des euros auprès des investisseurs et émet un montant équivalent en monnaie numérique. Ce montant est ensuite transféré dans le portefeuille de monnaie numérique de la BEI qui, en retour, émet des obligations numériques déposées dans les portefeuilles numériques des investisseurs. Les conséquences et le risque de désintermédiation pour le système bancaire d’une telle innovation dépendront des orientations politiques et de la manière dont les différentes monnaies numériques seront déployées et implémentées. La place et le rôle des banques commerciales, actuellement acteurs clés du financement de l’économie, sera déterminant et aura des conséquences sur le maintien de la stabilité du système bancaire. 

Un pas de plus dans l’ère numérique 

Les monnaies digitales de banque centrale participent au mouvement inexorable vers l’ère numérique. Elles peuvent représenter une opportunité pour intégrer dans le système financier les populations non bancarisées (environ 1,7 milliard d’adultes) mais ayant accès à internet et donc potentiellement à un portefeuille numérique. Quel sera le potentiel d’interopérabilité entre les différentes monnaies digitales? Avec la demande croissante des citoyens au sujet du respect de leur vie privée et de leurs données, la confidentialité et la traçabilité seront également des questions cruciales pour la mise en application des MDBC. 

Ainsi, le défi sera triple: atteindre et convaincre les utilisateurs, ne pas compromettre la stabilité monétaire ou financière et préserver la solidité du système bancaire. 

Texte Investment Team, Telomere Capital SA, www.telomere.ch 

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