justice défense pénale
Droit

Défense pénale: «Les gens ne sont pas simplement bons ou mauvais»

26.04.2022
par Melanie Cubela

Que l’on soit accusé de meurtre, de viol ou d’escroquerie, tout le monde a le droit d’être défendu. Pourtant, la société remet souvent en question la moralité des avocats de la défense, comme celle de l’avocate Magda Zihlmann de l’association Forum Strafverteidigung. Dans l’interview qui suit, elle nous explique quels sont les défis de son métier et comment elle gère les questions liées à la morale.

Magda Zihlmann,
Advocate

Magda Zihlmann, pourquoi vous êtes-vous dirigée vers la défense pénale?

Déjà au moment de choisir mon parcours d’études, je pensais qu’il m’était important de défendre les «Davids contre les Goliaths». Le choix de ma spécialisation en droit pénal et en droit de la migration a également été influencé par cette conception de la profession. Par ailleurs, plus j’ai travaillé dans la pratique, plus j’ai pris conscience que le droit, et notamment le droit pénal, évolue toujours dans des rapports de force sociopolitiques.

Dans mon esprit, la défense pénale est donc toujours l’assistance d’une personne face à un appareil de poursuite pénale puissant et souvent unilatéral. Mis à part cela, je trouve la défense pénale très complexe, passionnante et variée.

Jusqu’à présent, quel a été le plus grand défi que vous avez rencontré?

Ma profession est très exigeante et il m’est donc difficile de souligner un seul défi majeur. D’un point de vue pratique, ce sont surtout les imprévus qui rendent les décisions et la planification du travail difficiles, comme les délais ou l’éternelle pression de l’argent dans la défense des personnes précarisées.

Deux autres grands défis sont la gestion du sentiment d’impuissance face à l’inégalité de traitement entre le ministère public et la défense ou l’inégalité de traitement entre les différents prévenus. Le traitement parfois dégradant des personnes et la dureté d’une procédure pénale sont aussi parfois difficiles à supporter.  

Les avocats de la défense sont souvent confrontés à la question «Comment pouvez-vous défendre quelqu’un comme ça?». Qu’y répondriez-vous?

Je défends toujours une personne qui est accusée dans le cadre d’une procédure pénale. Souvent, on conclut déjà à la culpabilité à partir d’une accusation, mais ce n’est pas correct. Il faut toujours décider de la culpabilité ou de l’innocence d’une personne dans le cadre d’une procédure légale.

Les fausses accusations ou les soupçons d’infraction erronés ne sont pas rares.

La défense est une composante élémentaire de l’État de droit d’une procédure et doit l’assurer dans la mesure où ses moyens le permettent, bien qu’ils soient limités. Elle est le seul soutien d’une personne accusée contre l’appareil de poursuite pénale. Les fausses accusations ou les soupçons d’infraction erronés ne sont pas rares. Les erreurs de droit ne le sont pas non plus d’ailleurs – malgré les droits de la défense. Je pense que les gens sous-estiment souvent à quel point une telle procédure pénale peut être pénible et difficile.

Indépendamment de ce que quelqu’un a fait ou non, je suis profondément convaincue que chacun mérite d’avoir quelqu’un à ses côtés qui le soutienne et qui fasse valoir son point de vue et son histoire. On oublie parfois que, dans de nombreux cas, les délinquants sexuels ou violents sont eux-mêmes des victimes.

Les gens ne sont pas simplement bons ou mauvais. C’est aussi pour cette raison qu’il m’est facile de voir la personne qui se cache derrière l’acte, de faire preuve de compréhension à son égard et de voir aussi ses autres côtés. Bien évidemment, cela ne signifie pas que j’approuve l’acte en lui-même.

Avez-vous été confrontée à des cas où un conflit personnel avec la partie adverse s’est développé au cours de la procédure? 

Pour autant que je m’en souvienne, cela n’est arrivé qu’une seule fois. J’ai été dénoncée par la belle-mère de mon client. Ce n’était toutefois pas la procédure pénale qui était centrale, mais une déclaration dans la procédure parallèle de divorce.

Dans le cadre de la défense pénale, qu’est-ce que vous n’avez pas le droit de faire? 

En tant qu’avocate de la défense, je dois protéger unilatéralement les intérêts de mes clients. Je ne dois pas me trouver en situation de conflit d’intérêts, ni entre moi et le client, ni en défendant plusieurs clients dont les intérêts sont potentiellement contradictoires. Une autre limite à la défense est le droit pénal lui-même.

En tant qu’avocat de la défense, je n’ai donc pas le droit de commettre des infractions et, par exemple, de falsifier des documents, de menacer des témoins ou de faire entrer ou sortir des choses de la prison. Enfin, d’autres restrictions sont imposées par le droit professionnel et la déontologie, même si les avis divergent parfois sur ce dernier point.

Est-il important pour vous de savoir si vos clients sont vraiment coupables?

La plupart du temps, il est utile pour la défense que je le sache, car je peux alors mieux évaluer les chances et les risques des différentes stratégies de défense. Mais il n’y a de toute façon jamais de certitude. Si je ne peux pas gérer cette situation, je ne peux pas exécuter le mandat. 

Comment savez-vous si le prévenu ne ment pas?

Je ne le sais pas et je ne considère pas non plus que le prévenu a le devoir de me dire la vérité. Je dois toujours tenir compte de la possibilité que les clients me mentent.

Je n’en veux donc à personne si on me ment. Une collègue de la défense a l’habitude de dire: «Mes clients ne sont pas obligés de me dire la vérité et je ne suis pas obligée de les croire». Je trouve cela pertinent. 

Y a-t-il des cas qui vous ont touché de près? Comment parvenez-vous à garder une distance?

Bien sûr, il y a eu des cas qui m’ont touchée de près. Par exemple, lorsqu’il y avait des enfants impliqués qui avaient à peu près le même âge que les miens ou lorsque j’entends des histoires de vie bouleversantes d’agresseurs. Mais ce sont rarement des choses que je ramène à la maison. Ce qui me pèse, c’est plutôt la responsabilité et les espoirs que les clients placent en moi.

Interview Melanie Cubela 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

ARTICLE PRÉCÉDENT
ARTICLE SUIVANT