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« L’IA remplacera ceux qui ne l’utiliseront pas de façon optimale »

26.10.2026
par SMA
  1. Philippe Ginestié, pour commencer, pouvez-vous nous présenter votre parcours et votre rôle aujourd’hui, à la fois au sein de Ginestié Avocats et de Gino LegalTech ? Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser aussi tôt à l’automatisation et à l’intelligence artificielle appliquées au droit ?

Je suis fondateur et co-dirigeant de Ginestié Avocats et de Gino LegalTech. Je cumule les deux fonctions car elles s’enrichissent mutuellement. Le cabinet me confronte au réel du droit et Gino me conduit à comprendre les technos qui transforment le droit et sa pratique.

Mon intérêt pour l’automatisation de la gestion des contrats est né d’une fatigue féconde. Pendant des années, j’ai rédigé des contrats le jour, la nuit et le week-end. J’ai alors été frappé par le temps considérable consacré à des opérations répétitives sans grand intérêt intellectuel et nécessitant néanmoins beaucoup de concentration. Rapidement, j’ai voulu me libérer de ces opérations pour me consacrer à la réflexion, à la créativité et à la mise à jour de mes connaissances.

Dans un monde en mutation, où valeurs et technologies évoluent à grande vitesse, l’apprentissage devient un besoin cardinal et permanent, mais consommateur de beaucoup de temps. Le droit évolue en profondeur pour essayer de s’adapter aux changements des valeurs et aux évolutions technologiques. Ces évolutions technologiques nous apportent les moyens de gérer la complexité croissante du droit, mais au prix d’une modification dans le mode d’utilisation de nos ressources intellectuelles.

Nous avons désormais un accès immédiat, permanent et sur tout sujet, aux bibliothécaires, aux professeurs et aux analystes les plus compétents dont les savoirs portent sur tous les domaines et n’ont aucune limitation linguistique ou culturelle, et représentent quelques milliers de fois le savoir des hommes les plus compétents. Notre rôle devient d’abord de définir les questions à poser, les éléments de contexte à prendre en compte, les contraintes à respecter, le point de vue à adopter, le format de la réponse. Cette tâche est très complexe et demande beaucoup de concentration, d’effort, d’intelligence. Puis, une fois obtenue la réponse de l’IA, nous devons nous approprier le savoir considérable qu’elle comporte, le comprendre, le faire nôtre pour être en mesure de le transformer en décision humaine, c’est-à-dire en un savoir déclaratif qui intègre toute la complexité du réel, la dimension humaine, nos valeurs et nos sensibilités.

L’intelligence artificielle fait l’objet d’un bouillonnement intellectuel sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Des concepts nouveaux sur comment créer et gérer par l’IA des opérations intellectuelles sont créés chaque semaine.

Nous avons le privilège inouï de vivre ce qui est peut-être un changement d’ère. Le passage de l’homo sapiens, l’homme qui cultive son savoir pour trouver comment réaliser ce qu’il souhaite, à ce que j’appelle l’homo quaerens, l’homme qui utilise son intelligence pour s’interroger sur ce qu’il veut savoir et faire, l’intelligence artificielle lui apportant ce savoir et lui indiquant comment faire et, de plus en plus, avec la robotique, le faisant elle-même.

Philippe Ginestié Fondateur et co-dirigeant de Ginestié Avocats et de Gino LegalTech

  1. Gino LegalTech est née en 2017, bien avant l’explosion actuelle de l’IA générative. Qu’est-ce qui vous avait convaincu, à l’époque, que les technologies allaient profondément transformer le travail juridique ?

En réalité, l’aventure a commencé plus tôt encore : mes premiers essais de créer un générateur automatique de contrats remontent à 1982, mais à l’époque les technologies ne permettaient de faire un produit commercialisable. J’ai finalement mis sur le marché un premier produit d’automatisation contractuelle dès 2007. Autant dire que le marché n’existait pas. Il a fallu évangéliser, car personne n’envisager d’automatiser le cycle de vie des contrats. Mon premier client a été la FNAC, qui a automatisé ses contrats d’achats. Hommage soit rendu à l’esprit d’innovation de ses juristes.

Avoir raison trop tôt est inconfortable, mais est un avantage décisif. Cela nous a donné l’expérience, le recul, la science de l’important et de l’accessoire, la conscience de ce qui doit être sanctuarisé dans le monde contractuel.

Il est aujourd’hui essentiel de savoir clairement ce qui peut être exécuté par l’IA et ce qui, dans un produit CLM (Contract Lifecycle Management) doit être géré par une technique déterministe. Quel que soit son enthousiasme, son émerveillement pour l’IA, il ne faut jamais oublier qu’elle est un mode de raisonnement probabiliste. Ce qui explique en grande partie ses désalignements avec les hommes dont les journaux sont remplis. L’IA est une ressource inouïe, mais qui doit être maîtrisée et contrôlée, et qui doit reposer sur un socle solide écrit en langage déterministe. C’est l’association des deux qui permet de créer des produits qui bénéficient à la fois de la dimension cosmique de l’IA et de la robustesse essentielle pour le patrimoine considérable représentée par la base contractuelle d’une entreprise.

  1. Pourquoi le contrat est-il devenu un sujet aussi stratégique pour les entreprises ? Qu’est-ce qui se joue aujourd’hui au-delà de la simple rédaction ou du stockage des contrats ?

La mondialisation a conduit les hommes à traiter avec d’autres hommes qu’ils ne connaissaient pas, à sortir de l’entre-soi qui existait dans le monde d’avant. L’évolution des valeurs a également rendu la parole moins fiable. Le contrat est ainsi devenu le moyen de remplacer par l’encadrement juridique la confiance qui pouvait exister dans un monde fermé.

Les opérations sont également devenues de plus en plus complexes et leur formulation juridique de plus en plus délicate.

Les contrats sont la trace exécutable des droits et devoirs de l’entreprise et l’expérience a conduit à en développer de plus en plus le volume pour décrire en détail les opérations que chaque partie doit réaliser. Les contrats enregistrent ainsi des données extrêmement précieuses pour l’entreprise et sont une mine de données mal exploitée. Ils sont ainsi devenus un pilier de la valeur de l’entreprise et de sa pérennité.

  1. L’IA est désormais capable de générer, analyser ou comparer des documents juridiques. Quelles applications vous semblent aujourd’hui les plus pertinentes pour les juristes et les équipes opérationnelles ?

Les applications les plus pertinentes pour les juristes ne sont pas celles qui misent tout sur l’IA. Ce sont celles qui l’associent à un socle déterministe.

L’IA apporte la compréhension du langage naturel, la rapidité d’analyse et de raisonnement, une compétence profonde au-dessus des langues et des cultures et la capacité de synthèse. Mais elle est probabiliste : elle peut se tromper, et ne peut pas toujours expliquer pourquoi.

Le socle déterministe apporte ce qui lui manque : la sécurité des données, l’intégrité de la base de contrats et la certitude des résultats. Une même requête donne toujours la même réponse, et cette réponse peut être retracée jusqu’à sa source.

Pour un juriste, la fiabilité n’est pas un confort mais une exigence. L’IA permet de poser la question, et le socle déterministe garantit l’intégrité des données et la fiabilité de la réponse.

C’est un des challenges chez Gino Legaltech : ne pas se laisser tenter par les effets ‘waouh’, qui plaisent beaucoup aux prospects, mais cachent souvent des failles de précision et de sécurité.

  1. On entend parfois que l’IA pourrait remplacer une partie du travail des juristes. Comment envisagez-vous plutôt la complémentarité entre l’expertise juridique humaine et ces nouveaux outils ?

L’intelligence artificielle remplacera ceux qui ne l’utiliseront pas de façon optimale.

Pas ceux qui changeront leur façon d’utiliser leur intelligence, qui sauront l’appliquer à obtenir des réponses adaptées à leur besoin et, partant de ces réponses, sauront élaborer des solutions d’une qualité toujours plus pertinentes, plus compétentes, plus créatives, plus humaines.

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