Parents, enfants et écrans : comment recréer le dialogue ?
Beaucoup de parents regrettent que leurs enfants soient distants avec eux, souvent penchés sur leur téléphone mobile, ignorant ostensiblement ce qu’ils leur disent. C’est particulièrement vrai des adolescents, mais cette période de la vie est très particulière : l’enfant se prépare à sa vie future en développant une très forte connivence avec sa communauté de pairs et en affichant ses distances avec des parents dont il a compris qu’il va devoir les quitter un jour. Et comment partir si l’on ne se fâche pas ? Alors l’adolescent s’y emploie. Pourtant, il est possible d’établir les bases d’un dialogue, à une condition : s’intéresser à ce qu’il fait, et c’est encore mieux si l’on a commencé avant cet âge-là.
Car le monde a changé. Les enfants ont leur culture dès l’âge de quatre ou cinq ans : leur mode vestimentaire, leurs revues, leurs émissions de télévision, leurs jeux vidéo et leurs séries cultes. À tel point que ce que l’on appelle « l’adolescence », définie comme une période pendant laquelle l’enfant développe des centres d’intérêt indépendants de ceux de ses parents, s’étend maintenant de cinq à 25 ans. Mais pourquoi 25 ans ? Parce que c’est l’âge considéré par les chercheurs en développement cérébral comme celui correspondant à une construction complète du cerveau. Avant cela, le jeune reste en construction, autant dire qu’il change constamment, et que ces changements ont souvent pour effet de créer un quiproquo entre ses parents et lui : ses parents ont toujours tendance à le considérer plus petit qu’il ne l’est, alors que lui-même, qui se sent aspiré vers le monde adulte, s’anticipe souvent plus grand qu’il ne l’est.
Alors, comment établir le contact à tout âge, ou comment le rétablir lorsqu’il a été rompu ? Deux séries de recherches sur le développement de l’enfant et de sa famille permettent aujourd’hui de préciser une feuille de route.
Pour ceux qui ont de jeunes enfants, il a été montré que la disponibilité de l’enfant aux propositions de ses parents dépend beaucoup de la disponibilité de ceux-ci à ses propres attentes. Un parent qui utilise son smartphone tout en parlant ou en jouant avec son enfant fait en effet des phrases plus courtes et répond par des mimiques plus pauvres à ses sollicitations1. Il lui assure donc un moindre soutien éducatif. Il peut en résulter des retards de langage, des difficultés à gérer les relations, mais aussi un sentiment d’abandon qui perturbe la mise en place d’un attachement sécurisant. L’utilisation du smartphone par les adultes dans les jardins publics s’accompagne également d’un risque accru d’accident, l’enfant cherchant à accaparer l’attention de son accompagnateur par tous les moyens, y compris en se mettant en danger. Nos enfants ont besoin de notre regard et de notre attention à tout âge, mais particulièrement dans les premières années de la vie.
La seconde série de recherches qui peut nous guider dans la création d’un dialogue avec nos enfants concerne toutes les pratiques d’accompagnement. D’abord, les enfants apprennent mieux lorsque les adultes qui s’occupent d’eux s’engagent activement et conjointement dans l’activité de lecture. Et cela est valable quelle que soit l’activité. Le co-visionnage de contenus adaptés à l’enfant est associé à des compétences langagières accrues, alors que la télévision allumée en toile de fond et le temps total d’écran réduisent ces compétences. Autrement dit, l’alphabétisation baisse quand les enfants sont laissés seuls devant un écran, mais elle augmente quand les parents regardent les programmes avec eux.
Mais cet accompagnement ne concerne pas seulement le temps de l’activité. Les enfants se développent mieux quand les parents échangent avec eux sur leurs activités en dehors de ces moments. Une étude menée sur des enfants de 3,5 à 6,5 ans a montré l’importance des échanges verbaux entre parents et enfants : parmi tous ceux qui regardaient des écrans avant d’aller à l’école le matin, ceux qui ne parlaient jamais avec leurs parents de ce qu’ils avaient vu présentaient un risque multiplié par six de développer des troubles du langage2. Et en 2024, l’étude Elfe3 a montré que le fait de prendre les repas sans télévision est associé à de meilleurs scores de raisonnement verbal à deux ans, et de développement cognitif à trois ans et demi et à cinq ans.
Finalement, il est heureux de constater que les balises 3-6-9-12, très largement diffusées depuis 2008 et qui ont bénéficié d’un Award du Family Online Safety Institute en 2013, sont largement confirmées par les études actuelles. Rappelons en effet que ces balises reposent sur trois principes : l’accompagnement, l’alternance des activités avec ou sans écran, et l’apprentissage de l’autorégulation, notamment par la création, entre trois et six ans, d’un temps d’écran toujours identique et à heure fixe. De ces trois principes découlent quatre conseils qui n’ont rien perdu de leur actualité : réduire les temps d’écran, bien évidemment ; choisir des programmes de qualité, en particulier des programmes éducatifs adaptés aux enfants de trois à six ans ; parler avec les enfants de ce qu’ils voient et font avec les écrans ; et enfin encourager leurs activités de création à tout âge, avec ou sans écran4.
Ces travaux sur l’importance de l’accompagnement permettent de communiquer un message positif et réaliste aux parents, et notamment aux mères qui travaillent et élèvent seules leur enfant. Beaucoup d’entre elles doivent faire face à un rythme quotidien harassant : placer leur enfant à la crèche le matin, se rendre sur leur lieu de travail, puis le soir, une fois leur journée terminée, reprendre les mêmes moyens de transport, aller chercher leur enfant à la crèche, faire les courses au supermarché et finalement rentrer chez elles, où elles sont évidemment heureuses de pouvoir enfin « prendre un peu de temps pour elles ». Il y a longtemps que j’ai renoncé à dire à ces femmes qu’« il ne faut pas mettre leur enfant de moins de trois ans devant un écran ». Je leur propose plutôt, lorsqu’elles ne peuvent pas faire autrement que de le mettre devant la télévision le soir pendant une demi-heure ou 45 minutes, d’avoir avec lui une activité partagée de la même durée, et idéalement plus longue. Elles peuvent par exemple cuisiner avec leur bébé près d’elles et, si elles ne savent pas quoi lui dire, lui parler simplement des gestes qu’elles sont en train d’accomplir pour préparer le repas, en nommant les objets qu’elles utilisent. Ainsi, l’enfant est à la fois introduit à la relation et à la nomination.
Pourtant, la généralisation de l’utilisation des outils numériques nomades et le surgissement de l’intelligence artificielle posent aujourd’hui de nouveaux défis. Si nous voulons maintenir ou rétablir un contact attentif et chaleureux avec nos enfants, nous devons apprendre à instituer à la maison des moments sans connexion ni écran, comme nous leur demandons de le faire à l’école. Débrancher nos notifications et consulter chaque jour nos réseaux sociaux, nos mails ou nos SMS dans la même tranche horaire afin de nous libérer l’esprit le reste du temps, c’est ce que j’appelle « ritualiser ses temps d’écran ». Les parents doivent renoncer à utiliser leur smartphone lorsqu’ils interagissent avec leurs enfants, surtout dans les premières années, et développer avec eux d’autres activités que les écrans. Des règles familiales claires doivent organiser les temps de chacun avec et sans écran. À l’association 3-6-9-12, nous insistons sur deux règles. La première consiste à prendre le repas du soir sans écran, c’est-à-dire sans télévision, ni tablette, ni téléphone mobile. La seconde, particulièrement importante à faire respecter aux adolescents, consiste à interdire les smartphones dans la chambre la nuit. Un adolescent qui dort avec son smartphone est en effet toujours tenté de l’utiliser pour regarder des programmes ou communiquer avec des camarades. Mais cette règle n’est évidemment acceptable par les enfants que si les parents se l’appliquent aussi à eux-mêmes. On n’éduque bien que par l’exemple. La conséquence en est que chacun doit posséder un réveil. Quant aux smartphones, ils sont déposés ensemble dans l’entrée ou sur la table de la cuisine, éventuellement pour être rechargés. Le dialogue est plus facile entre des personnes partageant les mêmes droits et les mêmes devoirs. Il serait également souhaitable que des personnes ressources, pouvant répondre aux questions des parents et des enfants autour des écrans, soient disponibles dans chaque école. Les familles pourraient aller les consulter ensemble, ce qui contribuerait au dialogue intrafamilial. C’est d’autant plus important que des algorithmes menacent sans cesse notre vie privée et manipulent nos choix, et que seuls ceux qui les connaissent peuvent apprendre à s’en protéger, notamment dans les jeux vidéo et sur les réseaux sociaux.
Enfin, n’ouvrons jamais un écran sans savoir ce que nous allons y regarder et sans anticiper la durée que nous y consacrerons. Bien sûr, nous la dépasserons toujours, mais si nous ne nous en fixons aucune, nous risquons de rester beaucoup trop longtemps devant notre écran… et d’oublier nos proches.
1 C’est ce qu’on appelle la « technoférence » ou interférence d’un écran dans la relation (McDaniel, B.-T. & Radesky, J.-S. (2018). Technoference: Parent Distraction With Technology and Associations With Child Behavior Problems. Child Development, 89(1), 100-109).
2 Collet, M. et al. (2019) Case–control study found that primary language disorders were associated with screen exposure, Acta Paediatrica, 108(6), pp. 1103–1109.
3 Yang, S., Saïd, M., Peyre, H., Ramus, F., Taine, M., Law, E. C., … & Bernard, J. Y. (2024). Associations of screen use with cognitive development in early childhood : the ELFE birth cohort. Journal of Child Psychology and Psychiatry, 65(5), 680-693.
4 3-6-9-12, apprivoiser les écrans et grandir, https://www.3-6-9-12.org/
Texte Serge Tisseron
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