
Valérie Piller Carrard
Conseillère nationale PS/FR, Présidente de Pro Familia Suisse, Vice-présidente du PSS
Si 46 % des familles déclarent que le revenu du ménage leur suffit pour vivre, 47 % disent que ce revenu leur suffit à peine, et 7 % qu’il ne suffit pas : c’est souvent le cas de familles monoparentales, mais pas uniquement. Issus du Baromètre suisse des Familles 2025 publié en mars, ces chiffres devraient interpeller le monde politique.
Depuis trois ans, cette enquête menée auprès de plus de 2000 familles représentatives de la diversité des structures familiales dans tout le pays prend le pouls des familles à travers leur propre perception de la situation. Et d’année en année, la préoccupation financière reste centrale. La hausse constante du prix des primes d’assurance maladie et l’inflation étouffent les budgets.
Autre enseignement intéressant de ce Baromètre : les contraintes budgétaires incitent les familles à renoncer en priorité aux vacances, aux sorties au restaurant et aux activités de loisirs. De plus en plus de personnes repoussent la visite chez le médecin, le dentiste, d’autres y renoncent complètement…avec tous les effets délétères promis à long terme sur la santé et le porte-monnaie.
Les familles interrogées ont en majorité exprimé une inquiétude quant à l’évolution de la situation générale des familles en Suisse à moyen terme. Chez les femmes âgées entre 20 et 40 ans, le désir de maternité faiblit. Beaucoup hésitent, voire y renoncent, conscientes que concilier travail et vie familiale relève souvent du parcours de la combattante. Cela explique notamment que le taux de natalité en Suisse soit tombé au niveau historiquement bas de 1,3 enfant par femme.
Concilier travail et famille reste un défi
Les mères, les pères, les familles se sentent vraiment sous pression, financièrement et émotionnellement. Quand on leur demande ce qui améliorerait le plus leur vie familiale, les familles répondent clairement « plus de ressources financières, plus de temps libre en famille et moins de stress ». Pour les parents, l’enjeu fondamental est de mener une carrière professionnelle lucrative et épanouissante, tout en profitant de suffisamment de temps avec les enfants, avec son partenaire, ou avec soi-même.
Les familles ne demandent pas des privilèges, mais la reconnaissance de leur rôle essentiel et les moyens de respirer, de s’épanouir et de préparer l’avenir.
Pour beaucoup, la solution passe par une plus grande flexibilité des horaires et la possibilité de télétravail. La pandémie a eu pour effet positif qu’aujourd’hui les employé-e-s suisses ont la possibilité de travailler en moyenne 2,4 jours par semaine depuis la maison. Mais dans la pratique, ils ne travaillent à domicile que 1,6 jour, principalement par crainte que leur absence du bureau passe pour un manque de motivation et finisse en licenciement. Quand la culture d’entreprise pèse de tout son poids…
Une politique familiale en retard
Dans ce contexte, je regrette beaucoup que la Suisse soit à la traîne en matière de politique familiale ; en comparaison européenne, elle est carrément dernière de classe. En cause : notre fédéralisme qui empêche la Confédération de prendre des mesures pourtant nécessaires à l’échelle nationale, mais aussi le refus de l’article constitutionnel sur la famille par le peuple en 2013. En Suisse alémanique, l’idée persiste que la famille est une affaire privée dont l’Etat ne devrait pas se mêler.
Pourtant, cet article aurait contraint la Confédération et les cantons à encourager les mesures facilitant la conciliation entre vie familiale et activité lucrative. Aujourd’hui encore, les forces progressistes de gauche se battent au parlement pour faire avancer ces questions face à une droite économique concevant la flexibilité comme instrument pour renforcer la productivité. Une vision qui ignore la réalité d’un personnel qui peine à protéger sa vie privée, désormais censé être disponible aussi en soirée et le week-end.
Reconnaissance de toutes les formes de familles
La conciliation est devenue un enjeu aussi crucial que l’égalité homme femme. Les entreprises agissent uniquement sur une base volontaire et dans le cadre de convention collective de travail (CCT). Il reste donc beaucoup à faire pour sensibiliser l’économie privée au besoin qu’ont les familles d’une flexibilité au service de leurs intérêts, qui permettent aux parents de se relayer auprès de leurs enfants notamment.
Pro Familia Suisse, que je préside, a établi des priorités de politique familiale, dont la liberté de choix dans l’organisation familiale. Toutes les formes de familles doivent être mises sur un pied d’égalité juridique. Le travail à temps partiel pendant les premières années après la fondation d’une famille doit aussi devenir un droit. La conciliation des vies doit être systématiquement encouragée, avec l’introduction rapide d’un congé parental qui renforce la santé et l’égalité au sein de la famille.
La création d’un nouvel office fédéral pour les familles et les générations paraît urgente, notamment pour s’occuper des familles ayant besoin d’un soutien particulier. Dans un pays riche comme le nôtre, il est inacceptable que 102 000 enfants vivent dans la pauvreté. Garantir des chances égales dès la petite enfance est une priorité : cela passe par des prestations complémentaires (PC) cantonales uniformes dans tout le pays, mais aussi par un meilleur soutien aux proches aidants, souvent trop sollicités entre enfants et parents âgés dépendants.
Mais au-delà des chiffres et des réformes, il faut rappeler une évidence : la famille est l’avenir de notre société. C’est en son sein que se transmettent les valeurs, la solidarité, la confiance en l’avenir. En lisant ce supplément « Ma Famille », vous découvrirez que malgré les nombreux défis du quotidien, la famille reste ce lieu unique où l’on se retrouve, où l’on se ressource, où l’on rit et où l’on pleure. Elle est irremplaçable, essentielle. C’est pourquoi nous devons la chérir et la soutenir : investir dans la famille, c’est investir dans la cohésion, la santé et la prospérité de notre pays.
Les familles ne demandent pas des privilèges, mais la reconnaissance de leur rôle essentiel. Elles méritent de recevoir les moyens de respirer, de s’épanouir et de préparer l’avenir. Il est temps que la Suisse place enfin les familles au cœur de ses priorités politiques, pour une société plus humaine, plus juste et plus forte.
Texte Valérie Piller Carrard, Conseillère nationale PS/FR, Présidente de Pro Familia Suisse, Vice-présidente du PSS
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