
Daniel Suda-Lang
Directeur de Handicap International Suisse
Aujourd’hui, une personne sur six dans le monde vit avec un handicap. L’Organisation mondiale de la Santé estime que cela représente 1,3 milliard de personnes, un chiffre en constante augmentation. Plusieurs facteurs l’expliquent : l’allongement de l’espérance de vie, la hausse des maladies non transmissibles comme le diabète, les maladies cardiovasculaires ou le cancer, ainsi que des événements extérieurs, tels que les guerres, les catastrophes naturelles et les crises humanitaires. La prévalence du handicap est plus élevée dans les pays à faibles revenus : près de 80 % des personnes handicapées y vivent et sont souvent confrontées à des obstacles majeurs qui restreignent leur accès aux soins, à l’éducation, à l’emploi et aux services essentiels.
Le handicap ne se limite pas à des incapacités physiques ou mentales : il résulte de l’interaction entre des limitations individuelles et des barrières sociétales. Selon la Convention internationale des droits des personnes handicapées, une personne en situation de handicap est celle dont « l’interaction avec diverses barrières peut faire obstacle à sa pleine et effective participation à la société sur la base de l’égalité avec les autres ». Certains handicaps sont visibles, d’autres invisibles ; certains existent dès la naissance, d’autres apparaissent au cours de la vie à la suite d’accidents, de maladies ou du vieillissement. La diversité des situations rend indispensable une approche globale et inclusive.
Les femmes sont particulièrement exposées. Dans les pays à revenus moyens et faibles, elles représentent près des trois quarts des personnes handicapées. Les filles et femmes avec un handicap mental sont jusqu’à dix fois plus exposées aux violences sexuelles que les femmes sans handicap. Ces chiffres soulignent que le handicap n’est pas seulement une question individuelle, mais un enjeu social et collectif qui interroge les notions de dignité, de droits et d’égalité.
La Convention internationale des droits des personnes handicapées, adoptée en 2006 par l’ONU, a constitué un tournant historique. Pour la première fois, un traité international reconnaît explicitement les droits et la pleine participation des personnes en situation de handicap dans tous les domaines de la vie. Les États qui ratifient la convention s’engagent à garantir l’égalité, la non-discrimination, l’accessibilité, l’éducation inclusive, l’accès à l’emploi et la participation sociale et politique. À ce jour, 192 États se sont engagés officiellement. La Suisse a signé la convention en 2007 et l’a ratifiée en 2014, affirmant son engagement à adapter ses lois et politiques pour rendre effectifs ces droits.
Mais la mise en œuvre reste un défi. La ratification seule ne suffit pas : sans plans d’action concrets, sans ressources dédiées et sans politiques cohérentes, les personnes en situation de handicap continuent de rencontrer des obstacles significatifs. En Suisse, 1,9 million de personnes vivent avec un handicap et font face à des barrières dans leur quotidien : des logements inadaptés, des transports publics difficiles à utiliser, des services insuffisants, des difficultés à trouver un emploi ou à bénéficier d’une assistance adéquate. Dans la coopération internationale, l’accès des personnes handicapées à l’aide humanitaire et au développement n’est pas systématiquement garanti.
L’inclusion est bien plus qu’un impératif moral ou légal : elle constitue un levier de richesse.
Le principe « Leave no one behind » (ne laisser personne de côté) s’inscrit pleinement dans cette réalité. Au cœur de l’Agenda 2030 et des objectifs de développement durable adoptés par l’ONU, il rappelle que les politiques publiques et les programmes de développement doivent inclure en priorité les groupes les plus vulnérables, parmi lesquels les personnes en situation de handicap. Il engage les États à identifier et lever les obstacles qui empêchent l’accès aux droits, aux services et aux opportunités. Présente depuis longtemps dans les démarches humanitaires, cette approche a été formalisée et popularisée en 2015, affirmant qu’aucun progrès durable n’est possible tant que certains restent exclus.
Face à ces enjeux, la sensibilisation et l’action concrète restent essentielles. C’est dans ce cadre que l’Initiative pour l’inclusion, portée par l’Association pour une Suisse inclusive, prend tout son sens. Déposée en 2024 avec plus de 107 000 signatures, elle vise à renforcer l’égalité des chances et à construire un environnement où chaque personne peut participer pleinement à la vie sociale, politique, culturelle et économique de notre pays. L’initiative défend l’autodétermination, l’accès au logement, à l’emploi, aux services et à l’assistance adaptée. Si le gouvernement propose un contre-projet sous forme de loi sur l’inclusion, les personnes concernées et les nombreuses associations alliées jugent qu’il reste incomplet et continuent de soutenir l’initiative pour transformer les principes d’égalité en actions concrètes et durables.
L’inclusion est bien plus qu’un impératif moral ou légal : elle constitue un levier de richesse et d’innovation. Dans le domaine de l’architecture, des logements et espaces publics accessibles permettent à tous de participer pleinement à la vie urbaine et communautaire. Dans le domaine technologique, des solutions personnalisées, comme les aides numériques pour les personnes malvoyantes ou les prothèses intelligentes, ouvrent de nouvelles perspectives et renforcent l’autonomie. Sur le plan économique, les entreprises inclusives tirent parti de talents divers et de compétences multiples, renforçant créativité, performance et cohésion d’équipe.
L’inclusion profite à l’ensemble de la société. Des transports publics accessibles aux outils numériques adaptés, des initiatives culturelles aux programmes éducatifs inclusifs, chaque action renforce la participation pleine et égale. Le handicap transcende les frontières ; les solutions existent et se développent à toutes les échelles.
Le handicap n’est pas un sujet isolé ni secondaire. Il concerne la société dans son ensemble et constitue un défi partagé. Les chiffres, les lois et les initiatives montrent l’importance d’agir ensemble pour que chaque citoyen et citoyenne, quelle que soit sa situation, puisse participer pleinement à la vie collective. La transformation des principes d’égalité en actions concrètes reste un impératif pour construire une société plus juste, plus performante et réellement inclusive, pour ne laisser personne de côté.
Texte Daniel Suda-Lang, Directeur de Handicap International Suisse
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