Phobie scolaire : derrière l’angoisse, une souffrance souvent invisible
Derrière le terme de phobie scolaire se cache une réalité complexe, souvent invisible et profondément déstabilisante pour les enfants comme pour leurs familles. Eve-Marie Klima, fondatrice et directrice de l’École Germaine de Staël et présidente de l’Association vaudoise des écoles privées, apporte un éclairage de terrain sur ce phénomène en forte progression.

Eve-Marie Klima
Fondatrice et directrice de l’École Germaine de Staël Présidente de l’Association Vaudoise des Écoles Privées (AVDEP)
Eve-Marie Klima, la phobie scolaire est encore mal comprise du grand public. Comment la définiriez-vous aujourd’hui ?
La phobie scolaire concerne un enfant qui ne parvient plus à aller à l’école. Elle peut se traduire par une présence très partielle (quelques heures ou quelques jours par semaine) ou par une impossibilité totale de s’y rendre. Très souvent, lorsque l’enfant commence à ne plus pouvoir y aller régulièrement, l’absence d’une prise en charge de fond conduit à une phobie scolaire complète. Il s’agit d’une situation grave, car elle ne se résout pas rapidement. Lorsqu’elle s’installe sur plusieurs semaines, surtout pendant l’enfance, elle peut vite devenir difficile à inverser. La phobie scolaire affecte profondément le rapport de l’enfant aux apprentissages et aux autres : il peine à voir ses camarades, ses enseignants, à entrer dans l’établissement, voire même à s’en approcher. Cette peur de l’école correspond avant tout à un blocage face au fait d’être en classe. En revanche, ces enfants ne sont pas incapables d’apprendre. Au début du trouble, lorsqu’ils sont à la maison, ils peuvent encore le faire si on le leur propose. Ce n’est que lorsque la phobie est très ancrée que l’état psychologique de l’enfant se détériore davantage.
Quelles sont les principales causes identifiées de la phobie scolaire ?
De manière générale, j’en distingue deux. La phobie scolaire n’est pas d’origine familiale. Elle est le plus souvent liée au climat scolaire ou aux conditions pédagogiques. Sur le plan relationnel, certains environnements peuvent être vécus comme violents, notamment par les enfants très sensibles, qui représentent environ un quart de la population. L’ambiance de classe, les relations entre élèves, le manque de cadre bienveillant ou de reconnaissance peuvent rapidement les fragiliser. Sur le plan pédagogique, certaines pratiques peuvent également favoriser l’apparition d’une phobie scolaire comme le manque d’écoute, une rigidité excessive ou l’absence de prise en compte des besoins spécifiques. On observe ainsi des situations où tout se passe bien avec un enseignant, puis devient très difficile avec un autre. Cela concerne notamment les enfants à haut potentiel ou présentant des troubles comme la dyslexie. Le haut potentiel n’est pas une difficulté en soi, mais ces enfants ont souvent besoin de méthodes et de rythmes adaptés. Certains s’y ajustent malgré tout, d’autres beaucoup moins. Lorsqu’un enfant ne parvient plus à trouver sa place dans un cadre qui ne respecte pas ses besoins, le trouble peut s’installer progressivement.
Le contexte familial ne joue donc aucun rôle ?
Non. Des parents très exigeants sur les résultats peuvent générer du stress, une suradaptation, un rejet des apprentissages ou des conflits familiaux, mais pas une phobie scolaire. J’en suis convaincue.
Comment repère-t-on les premiers signes chez un élève ?
Les premiers signes sont souvent somatiques : maux de ventre, parfois maux de tête, principalement le matin. Ces symptômes deviennent progressivement quotidiens. L’enfant dort mal, se sent angoissé, et les parents sont appelés de manière répétée parce qu’il ne va pas bien en classe. Le mal de ventre reste le symptôme le plus fréquent. Il peut également s’accompagner de manifestations psychosomatiques, comme des maladies à répétition. Les parents perçoivent également une tristesse inhabituelle, une perte d’envie ou encore des questionnements sur l’école. L’enfant dit qu’il n’y arrive plus, qu’il a peur, sans toujours pouvoir expliquer pourquoi. Il ne s’agit pas d’une simple réticence à aller en cours. Contrairement aux enfants qui n’aiment pas l’école mais participent volontiers aux activités extrascolaires, ceux qui développent une phobie scolaire perdent souvent aussi l’envie de faire d’autres choses. On observe alors un état proche d’une forme dépressive, associé à une grande fatigue et à des symptômes récurrents.
Existe-t-il un profil type des jeunes touchés par la phobie scolaire et à quel moment surviennent ces troubles de façon générale ?
Il s’agit majoritairement d’enfants très sensibles. On estime qu’environ 25 % de la population est hypersensible. On retrouve également des facteurs de risque comme le haut potentiel ou certains troubles du spectre de l’autisme dits « légers ». Ces enfants sont particulièrement sensibles à leur environnement, aux méthodes d’apprentissage, aux évaluations et à la pression scolaire. Les enfants présentant un TSA léger, par exemple, ont besoin d’un cadre stable et prévisible. Les changements fréquents ou l’instabilité pédagogique peuvent fortement favoriser l’apparition d’une phobie scolaire. Dans un environnement scolaire adapté, un enfant ne développera pas de phobie scolaire. Ce qui est certain, en revanche, c’est que ce trouble apparaît aujourd’hui de plus en plus tôt. Alors qu’il concernait auparavant surtout les adolescents, on observe désormais des situations dès l’âge de huit ou neuf ans.
Quelles approches éducatives se révèlent les plus prometteuses pour aider un(e) jeune à retrouver de la confiance ?
La première étape consiste à comprendre ce qui a déclenché la situation : difficultés relationnelles, pression scolaire ou stress des examens. Lorsque la difficulté est relationnelle, un changement d’établissement peut être envisagé, mais il doit s’accompagner d’un travail de fond souvent avec l’appui de professionnels comme des psychologues. Lorsqu’elle est d’ordre pédagogique, il s’agit avant tout de réduire la pression et d’adapter les méthodes. Plus la phobie est prise en charge tôt, plus les chances de rétablissement sont importantes.
Comment les familles peuvent-elles intervenir sans culpabilité dans ces situations ?
Les familles jouent un rôle fondamental. Les parents se sentent souvent coupables et démunis. Il est essentiel de les rassurer, car leur stress alimente celui de l’enfant, créant un cercle vicieux qui peut fragiliser l’équilibre familial. Les parents doivent écouter leur enfant, tout en l’aidant à développer des ressources pour faire face aux difficultés. Ils doivent également s’entourer de professionnels et dialoguer avec l’école de manière honnête. Reconnaître la souffrance de l’enfant constitue une étape déterminante.
Un dépistage précoce facilite-t-il la prise en charge ?
Oui, absolument. Il ne faut pas attendre le stade où l’enfant ne parvient plus à sortir de sa chambre. Plus on intervient tôt, plus la situation est simple à déconstruire.
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