Interview par Océane Ilunga

Nathalie Lesselin : « Apprendre les langues avec le cœur : la révolution Kokoro »

Fondatrice de Kokoro Lingua, elle incarne une vision novatrice de l’apprentissage des langues, nourrie par une trajectoire personnelle inspirante et une énergie singulière.

À la tête de Kokoro Lingua, un programme d’apprentissage des langues fondé sur l’émotion et le pair-à-pair, Nathalie Lesselin déploie sa vision dans plus de 20 pays. Ancienne cadre internationale, elle a surmonté une grave chute pour suivre une nouvelle mission : ouvrir le monde aux enfants. Entre défis de femme fondatrice, empowerment et ambition éducative, elle raconte son parcours inspirant.

Nathalie Lesselin, d’où vient votre passion pour les langues ?

De Bretagne ! (rires) À 16 ans, je découvre Kokoro, ou le pauvre cœur des hommes, le roman de Natsume Sōseki. C’est un choc littéraire. Je me dis que, un jour, j’irai au Japon. À 22 ans, je fais ma valise et j’y pars vraiment. J’y passe cinq années incroyables : j’apprends la langue intensivement, je travaille chez LVMH. Ce pays m’a forgée. Il a contribué à façonner ma vision du monde, de la rigueur, du respect et du lien aux émotions.

Comment avez vous été menée vers l’entrepreneuriat ?

Un accident. Une chute très lourde, un traumatisme crânien, huit mois de convalescence… Quand la vie vous arrête brutalement, elle vous demande aussi de choisir. J’ai compris que je voulais consacrer cette « deuxième vie » aux enfants. À leur potentiel, à leur confiance, à leur rapport au monde. L’idée de Kokoro Lingua est née là.

Ma chute a été une bascule. J’ai décidé de consacrer ma deuxième vie aux enfants.

Comment se construit Kokoro Lingua ?

Avec une équipe passionnante : neuroscientifiques, linguistes, experts en pédagogie, en mindfulness, en intelligences multiples… Pendant 18 mois, nous avons co-construit une méthode simple : des enfants réels, authentiques qui enseignent à d’autres enfants en activant l’émotion, l’identification, la curiosité et tout cela sans sur-stimulation ni artifices. C’est la force du pair-à-pair : l’enfant apprend parce qu’il a envie, parce qu’il s’identifie, parce qu’il ressent.

Quel est votre regard sur l’arrivée massive de l’IA dans l’éducation ?

L’IA peut décupler les possibilités pédagogiques, personnaliser, fluidifier. Mais elle peut aussi éloigner les enfants du réel. Aux États-Unis, on observe déjà des dérives : un enfant de douze ans qui développe une dépendance à une IA conversationnelle peut être mis en danger de mort. Or, un enfant a besoin d’émotion, d’authenticité, d’autres enfants, d’humain. C’est pour cela que Kokoro Lingua garde le réel au centre : l’IA est un outil, pas un substitut.

Vous évoquez parfois les difficultés rencontrées en tant que femme entrepreneure. Quelles ont été les plus marquantes ?

Le quotidien. En Suisse, être femme, senior et solo founder est un triple biais. Lors d’événements, on me demande souvent : « Avec qui travaillez-vous ? » Comme si je ne pouvais pas être la fondatrice. Si je suis accompagnée d’un collègue homme, les questions se tournent vers lui.

Si nous voulons innover, il faut financer les femmes. Point.

Et lors de levées de fonds, j’ai fait une expérience très simple : Lorsque je me présentais seule, personne ne me prenait vraiment au sérieux alors que quand j’étais accompagnée d’un homme, tout devenait soudain crédible. À un moment, j’ai dit : « Stop ». Je ne construirai pas ma réussite à travers un homme-paravent.

Comment avez-vous financé le lancement de votre entreprise ?

J’ai autofinancé les premières années. Cela a été plus long, plus exigeant, mais beaucoup plus sain. Ensuite, j’ai eu la chance d’être soutenue par trois investisseuses suisses, je les appelle les « marraines de Kokoro ». Leur confiance a transformé mon parcours.

Que faudrait-il changer pour soutenir réellement l’entrepreneuriat féminin ?

Trois choses essentielles. La première c’est agir dès l’enfance. À sept ans déjà, les filles se sous-estiment. Il faut renforcer la confiance, la créativité, l’accès aux sciences.

La seconde est faciliter l’accès au financement. Aujourd’hui encore, une majorité écrasante des fonds va à des projets masculins. C’est un non-sens économique. Les femmes entreprennent plus durablement.

La troisième chose à améliorer est de donner de la visibilité. Plus on montre de modèles, plus d’autres femmes osent franchir le pas. Et oui, je crois aux quotas temporaires. Quand un programme d’innovation finance 95 % de projets masculins, il faut rééquilibrer. Sans diversité, il n’y a pas d’innovation.

Kokoro Lingua est présent dans plus de 20 pays. Et pourtant, mon plus grand défi reste la Suisse.

Quel rôle a joué le Cartier Women’s Initiative dans votre parcours ?

Un rôle énorme. J’y ai rencontré des femmes entrepreneures du monde entier, certaines dans des contextes mille fois plus difficiles que le mien. Cela m’a redonné confiance, m’a rendue plus ambitieuse, m’a autorisée à voir grand. Après ce programme, j’ai osé contacter des ministères, des institutions… des choses que je n’aurais jamais tentées avant.

Kokoro Lingua est déployé internationalement. Quel marché vous reste le plus difficile ?

La Suisse ! (sourire) Dans mon propre pays, les enfants ne parlent pas la langue de leurs voisins. L’allemand, le français ou l’italien sont trop souvent vécus comme une contrainte. Je rêve que Kokoro contribue à faciliter les langues nationales dans les écoles suisses, pour que ce soit un plaisir et non une obligation.

Quelle est votre ambition pour les prochaines années ?

Toucher des millions d’enfants. Réellement. Leur donner confiance, éveiller leur curiosité, ouvrir leur regard sur le monde. Je veux qu’ils puissent dire : « Je suis capable. J’ai un potentiel immense. »

Quelles femmes vous inspirent le plus ?

Les femmes du quotidien. Celles qui se battent dans leur entreprise, leur famille, leur communauté. Je pense à une députée japonaise que j’ai rencontrée, évoluant dans un univers politique entièrement masculin. Les grandes figures inspirent, oui, mais l’héroïsme discret m’inspire davantage.

Comment restez-vous alignée ?

En me reconnectant à la nature. Et à l’enfance. Les enfants m’apprennent l’émerveillement, la simplicité, la vérité. Ils me ramènent à l’essentiel.

Quelle est la plus grande leçon que l’entrepreneuriat vous ait apprise ?

La résilience. Kokoro Lingua a failli disparaître trois fois. Ce qui m’a tenue, c’est mon « pourquoi ». Quand on est alignée avec sa mission, on trouve toujours la force de continuer. Même quand tout s’écroule.

Kokoro signifie « cœur » en japonais.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

07.01.2026
par Océane Ilunga
Article Précédent
Article Suivant