Femmes et finances : comprendre l’écart
Alors que les études montrent un écart persistant entre l’épargne et l’investissement des femmes, certaines initiatives cherchent à mieux comprendre ce décalage. Parmi elles, Ladies Bank, projet développé au sein d’ODDO BHF, propose conférences et contenus pédagogiques consacrés aux enjeux patrimoniaux.

Alix de Renty
Head of Client Coverage pour ODDO BHF Banque Privée en Suisse et co-fondatrice Ladies Bank
Arrivée en Suisse pour développer l’activité de banque privée d’ODDO BHF, Alix de Renty poursuit également l’initiative Ladies Bank, lancée pour mieux accompagner les femmes dans la gestion de leur patrimoine. Elle revient sur les biais persistants, les besoins éducatifs et les enjeux de confiance.
Alix de Renty, pourquoi avoir lancé Ladies Bank au sein d’une banque privée ?
Lorsque j’ai commencé, je constatais un paradoxe typique : nous avions presque autant de clientes que de clients… mais les rendez-vous se faisaient majoritairement avec les hommes. Cela n’avait rien d’un manque d’intérêt de la part des femmes : l’écosystème financier leur parlait simplement moins. Le vocabulaire était technique, la documentation était adressée au conjoint par défaut, et la relation bancaire supposait un niveau de maîtrise qui n’est pas naturel pour tout le monde. L’idée de Ladies Bank est née de là : adapter la pédagogie sans changer la finance.
Vous évoquez un manque d’accès plutôt qu’un manque d’envie. Que cela signifie-t-il ?
La finance reste un domaine codifié, avec ses normes et son jargon. Beaucoup de femmes me disent : « Ce n’est pas que je n’y comprends rien, c’est que je ne sais pas quelles questions poser. » Le rôle de Ladies Bank n’est pas de créer des produits « pour femmes », cela n’aurait aucun sens , mais d’offrir un espace où les interrogations sont légitimes et où l’on part de la personne avant de parler d’investissements.
Concrètement, comment cela se traduit-il ?
Par des événements et des ateliers conçus comme des lieux de confiance. Les rencontres thématiques rassemblent une experte financière et une invitée extérieure, ce qui permet d’aborder des sujets patrimoniaux à travers des trajectoires réelles : transmission, philanthropie, transition énergétique, entrepreneuriat. Les participantes osent davantage poser des questions ou exprimer leurs hésitations. L’objectif n’est pas de vendre un produit, mais de remettre du sens dans la démarche patrimoniale.
On ne demande pas aux femmes de devenir expertes, mais de comprendre pourquoi elles prennent une décision financière.
Vous avez également développé une plateforme de contenus en libre accès. Pourquoi ?
Très vite, nous avons réalisé que l’éducation financière est un besoin large, qui dépasse nos clientes. Nous avons donc mis en place un site où plus de 600 articles sont disponibles gratuitement. Ils ont été écrits par des collaborateurs du groupe, sur la base de ce qu’ils voient au quotidien : la fiscalité d’un premier emploi, le choix d’un régime matrimonial, la détention d’une entreprise, la préparation de la retraite… Ce ne sont pas des conseils personnalisés, mais des pistes de réflexion, des clés pour comprendre ou pour préparer un entretien bancaire.
En matière d’argent, quelles différences observez-vous entre femmes et hommes ?
Ce qui revient le plus souvent, c’est le besoin de cohérence. Les femmes épargnent beaucoup, mais investissent moins, car elles veulent d’abord clarifier leurs priorités. Elles se demandent : « Quel est mon objectif ? Quel est le risque acceptable ? Quel horizon de temps ? » Une fois ces éléments posés, elles prennent des décisions très rationnelles. À mes yeux, ce n’est pas de l’aversion au risque, mais une exigence de sens.
Vous parlez souvent de « quatre paramètres clés » pour guider une décision. Lesquels ?
Le temps, le rendement attendu, le niveau de risque supportable et la liquidité. L’investissement n’est qu’un outil au service d’un projet. Si l’on souhaite acheter un appartement dans quatre ans, on ne place pas son épargne dans des actifs bloqués sur dix ans. Si l’objectif est la retraite dans trente ans, alors oui, il est possible d’aller chercher plus de performance. Cette logique de « pochettes » aide beaucoup à structurer la réflexion.
Vos ateliers en entreprise et en université attirent aussi un public masculin. Que vous disent les participants ?
Qu’ils auraient aimé recevoir ces informations plus tôt. Les premiers sujets demandés sont toujours les mêmes : gérer un budget, comprendre un bulletin de salaire, anticiper l’impôt, organiser un patrimoine familial ou entrepreneurial. L’éducation financière continue est un enjeu global, quel que soit le genre. La différence, c’est que les femmes expriment plus facilement qu’elles manquent parfois de repères, tandis que les hommes n’osent pas toujours le dire.
Vous êtes arrivée en Suisse récemment. Quelles spécificités observez-vous dans le rapport à l’argent ?
La culture financière y est plus présente, mais l’accès à l’information reste inégal. Ce que j’observe, en revanche, c’est une véritable curiosité. Les conférences que nous avons organisées ici ont rencontré un écho immédiat. Les femmes entrepreneures, notamment, souhaitent comprendre comment articuler patrimoine privé et patrimoine professionnel. Cela ouvre de belles perspectives pour développer Ladies Bank en Suisse.
Pour une femme qui souhaite reprendre la main sur ses finances, par où commencer ?
Par un état des lieux. Tout rassembler : comptes, contrats, épargne, crédit, prévoyance. Ensuite, établir un budget pour connaître sa capacité d’épargne réelle, puis définir ses projets de vie. Une fois cela posé, on peut affecter l’épargne dans des « pochettes » aux horizons différents. Enfin, un point souvent oublié : faire un audit de son régime matrimonial ou de son partenariat enregistré. Les conséquences patrimoniales sont majeures, et c’est un sujet qu’il faut aborder consciemment.
Quelles est votre ambition avec Ladies Bank ?
Que chacune, et chacun, car les hommes y sont aussi les bienvenus, dispose des moyens de comprendre et de décider. On ne demande pas aux femmes de devenir expertes, mais de savoir pourquoi elles font un choix financier. La transparence, la pédagogie et la confiance ne sont pas du marketing : ce sont des conditions nécessaires pour que la relation bancaire soit saine.
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