«nous vivons à une époque où la vérité est attaquée»
Développement durable Hollywood Interview

«Nous vivons à une époque où la vérité est attaquée»

22.01.2020
par Marlène von Arx

En tant qu’acteur, Mark Ruffalo est capable de jouer dans des blockbusters tels que Avengers avec le personnage de Hulk ou dans des productions plus engagées comme le drame Spotlight, récompensé par un Oscar. Cependant, il est nettement moins flexible lorsqu’il s’agit de protéger l’environnement – comme le montre notamment le film Dark Waters.

Mark Ruffalo, dans le film Spotlight vous jouez un reporter qui révèle l’ampleur des abus sexuels dans l’église catholique de Boston. Dans Dark Waters, vous incarnez un avocat qui s’oppose à un géant de la chimie qui pollue les nappes phréatiques. Vous considérez-vous comme un lanceur d’alerte?

Tout à fait. J’ai appris mon métier auprès de Stella Adler. Elle venait du Group Theater, un groupe politiquement actif, qui a par exemple aidé à donner vie aux syndicats aux États-Unis avec la pièce Waiting for Lefty. Je n’ai aucun problème avec les acteurs qui ne veulent faire que du divertissement. Moi-même, j’ai parfois besoin de jouer dans des films aux sujets plus légers.

Rencontrez-vous aussi des super-héros dans vos combats pour la sauvegarde de l’environnement?

J’ai lutté contre la fracturation hydraulique à Dimock, en Pennsylvanie, j’ai marché de Charlottesville à Richmond contre le racisme et j’ai manifesté contre l’oléoduc à Standing Rock. Les gens qui se battent dans tous ces endroits se battent pour leur vie. Ce sont des gens simples, des mères célibataires, des grands-mères, des paysans, qui savent parfaitement ce qui est juste et ce qui ne l’est pas. J’apprends beaucoup grâce à eux et ils m’inspirent. Parfois, j’aimerais ralentir le rythme, puis je me dis qu’il ne faut pas les oublier. C’est grâce à ces personnes que je continue.

Même si l’on peut prouver que l’eau est polluée, rien ne se passe.

Avez-vous été confronté personnellement aux problèmes de la pollution de l’eau?

J’ai grandi au bord du lac Michigan à l’époque où les poissons avaient deux têtes, des tumeurs et des éruptions cutanées. Des déchets médicaux bordaient les plages. Il a fallu dix ans pour nettoyer le lac, mais la volonté était là. Cependant, les produits chimiques à base d’APFO (acide perfluorooctanoïque) ne disparaissent pas et sont partout. Il existe encore des classes entières de produits chimiques, comme les perfluorocarbones, qui ne sont pas du tout réglementées.

Vous militez notamment contre la fracturation hydraulique, qui est une technique d’extraction des hydrocarbures accusée de polluer les eaux. Quelles sont les actions à mener?

Au niveau national, c’est difficile. L’Agence nationale de protection de l’environnement (Environmental Protection Agency, EPA) n’a jamais su protéger l’eau car elle se soumet aux intérêts des entreprises. Même si l’on peut prouver que l’eau est polluée, rien ne se passe. Pour l’instant, c’est l’action au niveau des États qui compte et les choses avancent de plus en plus. Par exemple, la Caroline du Nord est victime de l’un des plus grands désastres lié à l’APFO des États-Unis. Sur place, nous diffusons Dark Waters et essayons de rassembler les militants sur le front.

Que pensez-vous de la décision des États-Unis de se retirer de l’accord de Paris sur le climat?

C’est triste, mais cela ne m’étonne pas. Il est cependant insensé que les États-Unis abandonnent leur leadership aussi facilement. Il s’agit maintenant de maintenir l’unité des autres pays tandis que de nouvelles questions se posent: que va à présent faire la Grande-Bretagne? J’espère que tous les dirigeants du monde comprennent bien l’urgence de la situation. Aux États-Unis, la plupart des gens s’en rendent compte – à l’exception d’une poignée de personnes que nous allons élire cette année.

Avez-vous transmis votre engagement à vos trois enfants?

Oui, ils ont grandi dans le nord de l’État de New York, où il y a des arbres, des étangs, des rivières et aussi de la fracturation hydraulique. Ils sont conscients que la nature autour d’eux peut être détruite. Ma fille en particulier n’hésite pas à parler des sujets qui la concernent. Elle s’identifie comme lesbienne et pense à ces droits. La jeune génération grandit en étant plus consciente de ces enjeux que nous ne l’étions.

Votre engagement a-t-il des répercussions sur votre vie de famille?

Mon engagement me pèse à moi et à ma famille. Je me suis déjà dit qu’il serait préférable que je n’aille pas à telle ou telle manifestation. Puis, je me rappelle que mon combat pour l’écologie est ce qui me porte et qu’il s’agit d’une lutte constante. Même si je sais que je fais quelque chose de bien, j’ai peur car je connais les conséquences.

J’essaie de faire passer mon message dans les films d’une manière à rassembler les spectateurs.

De quelles conséquences parlez-vous?

Être adolescent peut être difficile de nos jours et ma femme doit s’occuper seule de la famille quand je ne suis pas à la maison. Elle est très forte et super avec les enfants. Elle est mon roc et sans elle, tout cela ne serait pas possible. Mais c’est difficile pour elle et pour la famille quand je ne suis pas là. Parfois, les enfants me demandent si je vais travailler ou lutter contre la fracturation hydraulique. Dans le deuxième cas, même s’ils trouvent cela bien, je leur manque. En raison de mon engagement, les gens peuvent aussi se montrer très méchants envers eux. Ils sont victimes de l’atmosphère politique délétère et être témoin de cela me brise le cœur.

Votre vie professionnelle est-elle également impactée?

Nous sommes tellement divisés en ce moment que le simple fait de dire que l’on est un activiste et un défenseur de l’environnement nous fait perdre une partie du public. C’est pourquoi j’essaie de faire passer mon message dans les films d’une manière à rassembler les spectateurs, comme dans Dark Waters: tout le monde a besoin d’eau et personne ne veut boire de l’eau empoisonnée. En même temps, le film aborde des questions plus larges: les opiacés, Monsanto, l’amiante… Pourquoi ces problèmes existent-ils et ne sont-ils toujours pas résolus? J’espère qu’avec ce film, nous n’alertons pas seulement les gens au sujet de l’APFO, mais aussi sur la manière dont le système continue de nous rendre malades et sur le fait que nous devons payer pour nous guérir des maux auxquels nous sommes exposés.

Comment faites-vous pour vous faire entendre de ceux qui ne veulent pas écouter?

Je raconte des histoires. Dark Waters évite par exemple la composante politique. Si un scientifique fait un exposé sur la pollution de l’eau, on perd vite l’attention des gens. Dans le film, nous voyons au contraire un paysan et comment cela affecte sa ferme. Cependant, il est vrai que nous vivons à une époque où la vérité est attaquée, comme dans 1984 de George Orwell. Mais nous persévérons et je pense que nous finirons par triompher. Du moins, je l’espère.

Interview Marlène von Arx

Images HFPA

 

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