Entre intelligence artificielle, automatisation et nouveaux modèles de facturation, la digitalisation transforme en profondeur le métier d’avocat. Associé chez id est avocats, Alexandre Jotterand accompagne des entreprises innovantes dans leurs projets technologiques. Il décrypte les opportunités, mais aussi les défis, de cette mutation qui redessine la profession.
Alexandre Jotterand, comment vous présenteriez-vous et quel est votre rôle chez id est avocats ?
Je suis associé chez id est avocats, à Lausanne. Notre étude d’avocats est spécialisée dans les domaines des technologies, de l’innovation et de l’impact. Mon activité consiste notamment à accompagner des entreprises dans leurs projets de digitalisation ou de déploiement technologique. Cela implique souvent d’appliquer des règles juridiques anciennes à des problématiques totalement nouvelles.
Comment définir la digitalisation dans une étude d’avocats aujourd’hui ?
C’est à la fois un outil, une culture et un changement de modèle économique. Il y a d’abord les aspects techniques : la gestion électronique des documents, le cloud, la disponibilité des données ou encore l’intelligence artificielle. Mais la transformation est aussi humaine, car elle modifie les pratiques des avocats comme les attentes des clients. Et elle soulève surtout une question centrale : celle du modèle économique de la profession.
Justement, en quoi le modèle économique est-il remis en question ?
Historiquement, les avocats facturent leur travail au temps passé. Or les outils technologiques promettent aujourd’hui des gains d’efficacité de 30 % à 60 % d’efficacité. Même si la réalité se situe en réalité plutôt autour des 10 % à 20 %, la question devient donc : qui bénéficie de ce gain ? L’avocat, le client, ou les deux ? Chez nous, nous explorons des modèles alternatifs et deux pistes se profilent. La première consiste à proposer des prestations à prix fixe, ce que nous pratiquons depuis des années pour certaines activités. L’autre consiste, en accord avec le client, à facturer la valeur apportée plutôt que le temps consacré. C’est ce qu’on appelle le value-based pricing. La profession est encore en pleine réflexion sur ce sujet.
Un avocat n’a de valeur que s’il supervise l’outil, et non l’inverse.
La digitalisation est-elle aujourd’hui un facteur différenciant pour les avocats ?
Oui, de plus en plus. Les technologies permettent à des structures plus petites mais très spécialisées d’atteindre un niveau de performance comparable à celui de grandes études. Avec les bons outils, une équipe réduite peut gérer des volumes de travail importants et se positionner sur des segments très pointus.
Quels aspects de votre activité ont été le plus transformés par la technologie ?
Dans notre cas, c’est surtout le conseil et la production contractuelle. Nous utilisons par exemple des outils d’automatisation de documents. À partir d’un questionnaire rempli par l’avocat ou par le client, un premier projet de contrat peut être généré plus rapidement sur la base des paramètres fournis à la machine. Cela évite de refaire manuellement des tâches répétitives et permet de proposer certains services à prix fixe.
Les clients sont-ils encore réticents face à l’intelligence artificielle ?
Tout dépend du type de client. Dans les secteurs technologiques, beaucoup utilisent déjà ces outils et s’attendent à ce que leurs conseils juridiques en fassent autant. À terme, les clients demanderont probablement que les technologies les plus modernes soient utilisées pour fournir le meilleur service possible au coût le plus raisonnable.
La technologie permet-elle de recentrer l’avocat sur sa véritable valeur ajoutée ?
C’est en tout cas l’objectif. Mais cela suppose que les avocats se repositionnent. Une partie des tâches, par exemple certaines revues de contrats, sera probablement automatisée ou réalisée directement par les clients. La valeur de l’avocat résidera davantage dans l’analyse stratégique, la gestion des risques juridiques, l’accompagnement dans des situations complexes et la négociation pour aboutir à un accord.
Quelles tâches pourraient être automatisées dans les prochaines années ?
La génération de contrats simples ou la revue standardisée de documents. En revanche, la résolution de litiges et la représentation devant les autorités devraient rester très largement humaines.
Comment accompagner les équipes dans cette transformation ?
Le changement peut susciter des résistances. Il est donc essentiel d’impliquer les équipes dès le départ et de comprendre leurs besoins. Ensuite, la formation joue un rôle clé. Chez nous, nous organisons régulièrement des échanges internes où chacun partage ses expériences avec les outils numériques ou d’intelligence artificielle.
Quel conseil donneriez-vous aux jeunes avocats qui débutent aujourd’hui ?
Deux conseils qui peuvent sembler contradictoires : être curieux et maîtriser les outils technologiques, mais aussi cultiver un esprit critique et une distance. Un avocat n’a de valeur que s’il supervise l’outil, et non l’inverse.
En une phrase, comment résumeriez-vous l’avenir du métier d’avocat ?
Un métier qui saura se repositionner au service du client en utilisant les meilleurs outils disponibles, tout en conservant le jugement et la responsabilité humains.
Image d’en-tête © Sven de Almeida
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