Interview par Océane Ilunga

Marcel Hug : « Au-delà des médailles : rencontre avec le « Bolide argenté » »

Au-delà des records et médailles, regard d’un athlète sur la performance, la vulnérabilité et l’humanité.

Champion paralympique suisse et figure emblématique de l’inclusion, Marcel Hug, le « Bolide argenté », se confie avec sincérité sur sa carrière, ses valeurs et sa vision du handicap. Au-delà des records et des médailles, c’est un message d’humanité, de résilience et de liberté qu’il souhaite partager.

Marcel Hug, vous avez commencé la compétition très jeune. En repensant à vos premières années en athlétisme, quel moment vous a fait croire pour la première fois que vous pourriez atteindre le niveau mondial ?

Il n’y a pas eu un moment unique, c’était progressif. Mais je me souviens des premières fois où je pouvais suivre des athlètes élites plus âgés, à l’entraînement ou en compétition. Le fait que des gens me disent que j’avais du talent m’a bien sûr aidé. Mais c’était ce sentiment de savoir que mon corps pouvait faire ce que mon esprit croyait déjà qui m’a donné une véritable certitude.

On vous appelle souvent le « Bolide argenté ». Comment vous identifiez-vous à ce surnom aujourd’hui ?

C’est devenu plus qu’un surnom, c’est comme ma persona de compétition. Quand j’enfile mon casque, c’est le déclic : Marcel s’efface, le Bolide argenté prend le relais. Cela signifie qu’il est temps de se battre.

Marcel Hug

© Manuel Lopez

Après des décennies de victoires, de records et de médailles paralympiques, qu’est-ce qui continue de vous motiver lorsque vous prenez le départ d’une course ?

La conviction que je n’ai pas encore terminé. Pour mon record du monde de marathon, je suis certain qu’il y a encore des secondes à gagner. Chaque séance d’entraînement me révèle de nouveaux détails à optimiser. Mais honnêtement, c’est surtout la passion pure. Le privilège de faire professionnellement ce que j’aime, d’apprendre tant de choses grâce au sport et de pouvoir vivre de grandes nouvelles expériences.

La perception du handicap a évolué au fil des années. Selon vous, quelles idées reçues persistent encore aujourd’hui ?

La confusion la plus persistante est l’équation automatique : handicap = souffrance. Je rencontre souvent l’idée, exprimée ou non, que ma vie doit être fondamentalement plus dure, plus triste, moins épanouie. Oui, il y a des moments difficiles, des situations compliquées. Mais qui n’en a pas ?

Vous n’êtes pas seulement un champion, vous êtes aussi un symbole d’inclusion. Que signifie « inclusion » pour vous, au-delà des stades ?

Je résiste en fait à être vu personnellement comme un symbole, cela me semble trop grand. Je suis juste quelqu’un qui aime le sport et qui se trouve être en fauteuil roulant. Mais le sport lui-même est inclusif. Il crée quelque chose d’universel : quand les gens s’entraînent, rivalisent, transpirent, souffrent et célèbrent ensemble, les différences disparaissent. Soudain, il ne s’agit plus de savoir qui a quel handicap ou d’où quelqu’un vient. Il s’agit de performance, de passion, de respect. Cette puissance du sport va bien au-delà des stades.

La personne qui va travailler chaque jour malgré son handicap, qui gère sa famille, qui poursuit ses rêves, ces histoires parlent de notre humanité commune.

Selon vous, quel rôle les athlètes élites en situation de handicap jouent-ils dans le changement des mentalités ? 

Le sport a ce pouvoir unique de changer les attitudes, que l’on soit en fauteuil ou non. La performance élite attire l’attention, ouvre des portes, brise les préjugés. Mais les histoires du quotidien, plus discrètes, sont tout aussi importantes. La personne qui va travailler chaque jour malgré son handicap, qui gère sa famille, qui poursuit ses rêves, ces histoires parlent de notre humanité commune. Elles montrent : nous luttons tous, nous avons tous des objectifs, nous cherchons tous l’épanouissement. Ces récits nous relient plus que n’importe quelle médaille d’or.

La technologie des fauteuils a beaucoup évolué. Comment équilibrez-vous entraînement, mental et matériel pour atteindre l’excellence ?

Ces trois facteurs sont comme un trépied, si un pied vacille, tout s’effondre. Le meilleur équipement ne sert à rien sans fondation physique et force mentale. À l’inverse : je peux m’entraîner jusqu’à l’épuisement, mais si mon fauteuil n’est pas réglé de manière optimale ou si je suis bloqué mentalement, des secondes s’envolent. Dans le sport d’élite, il s’agit de perfection dans tous les domaines. Mon corps est le moteur, mon esprit le pilote, le fauteuil le véhicule, ce n’est que lorsque les trois s’harmonisent que naît l’excellence.

Si vous pouviez influencer une innovation dans les technologies sportives adaptées, laquelle serait-ce ?

Je n’ai pas d’idée précise en matière d’inclusion. Mais en tant qu’athlète, il y a un manque technique qui me frustre : dans le sport du fauteuil de course, nous ne pouvons pas mesurer la puissance effective en watts. En cyclisme, c’est standard depuis longtemps, les athlètes savent exactement combien de puissance ils produisent. Pour nous, cela reste un mystère. Si nous pouvions changer cela, cela révolutionnerait notre sport, tant pour l’entraînement que pour comprendre ce que nous accomplissons réellement.

Selon vous, quels petits changements dans l’environnement quotidien auraient le plus grand impact sur l’indépendance de tous ?

L’indépendance commence dans notre esprit. La manière dont nous pensons à nous-mêmes et à notre société façonne cette société. Oui, il existe des circonstances données ; bâtiments, infrastructures, systèmes. Mais nous avons généralement la liberté de décider comment nous les abordons, comment nous réagissons, quelles solutions nous trouvons. Cette liberté mentale, cette autodétermination intérieure, c’est cela la vraie indépendance. Lorsque nous apprenons à penser avec flexibilité, à gérer les obstacles de manière créative, nous gagnons une forme de liberté que personne ne peut nous enlever.

Les gens voient souvent les athlètes comme invincibles. Y a-t-il un moment de vulnérabilité dans votre vie ou carrière qui a profondément façonné la personne que vous êtes aujourd’hui ?

Mon handicap lui-même a été mon plus grand professeur en matière de vulnérabilité. J’ai grandi avec, il m’a façonné dès le début. Il m’a montré à plusieurs reprises : tu n’es pas indestructible, tu as des limites, tu es vulnérable. Mais c’est précisément cette prise de conscience qui m’a rendu plus fort. Elle m’a appris que la vulnérabilité n’est pas une faiblesse, mais une part de l’être humain. Le sport a approfondi cette leçon, m’enseignant sans cesse à accepter la défaite avec la même dignité que la victoire. Cet équilibre, cette humilité devant la vie, cela a façonné qui je suis.

Quelle est la leçon la plus précieuse que le handicap vous a enseignée sur l’humanité ?

Que nous sommes tous fragiles. Chacun traverse des phases difficiles, lutte avec ses propres défis, fait de son mieux selon sa situation. C’est profondément individuel. Certains grandissent de leurs difficultés, d’autres s’écroulent, et les deux sont légitimes. Ce n’est pas à moi de juger le fardeau d’un autre ni d’évaluer comment quelqu’un mène ses combats. Ce que j’ai appris : l’empathie commence par comprendre que chacun mène ses guerres invisibles. Nous sommes différents dans nos capacités, mais égaux dans notre vulnérabilité.

Un rêve ou projet en dehors du sport que les gens ne soupçonnent pas chez vous ?

Sportivement, j’ai eu la chance de réaliser de nombreux rêves. Personnellement ? Je souhaite simplement rester en bonne santé et trouver, après ma carrière, quelque chose qui m’accomplisse autant que le sport le fait aujourd’hui.

Vous avez inspiré des millions de personnes. Quel héritage aimeriez-vous laisser, non pas en tant que champion paralympique, mais en tant qu’humain ?

L’idée d’un héritage est honnêtement intimidante, cela paraît si définitif, si monumental. Je ne cherche pas à construire un héritage. J’essaie simplement de vivre de manière authentique chaque jour, de suivre ma passion, de traiter les autres avec respect. Si l’on se souvient de moi avec affection à la fin de mes jours, si j’ai peut-être laissé une empreinte positive chez une ou deux personnes, ce serait plus que je ne pourrais espérer. Être rappelé non comme un champion, mais comme un être humain qui a essayé de vivre avec décence, ce serait un bel héritage.

Portrait chinois

Si vous étiez un voyage ?

Un voyage simple mais conscient à travers la nature suisse, le long de lacs scintillants, devant des montagnes majestueuses, en dormant à la belle étoile. Sans hâte, sans destination autre que le chemin lui-même. Un voyage où l’on entend le silence, où chaque moment compte, et non l’arrivée.

Une couleur ?

Argenté, pas seulement à cause de mon surnom. L’argent est lumineux, reflète les autres couleurs sans les dominer. Il absorbe, reflète, s’adapte. Pourtant il a sa propre élégance, une force tranquille. C’est ainsi que je veux être : présent mais pas imposant. Réfléchissant, non absorbant.

Un son ?

J’aimerais en réalité une playlist, l’énergie a de nombreuses facettes ! Mais si je devais choisir un son : le rythme de la respiration ou le bruit des vagues. Les deux symbolisent pour moi l’énergie; constante, vivante, puissante, mais aussi apaisante. Un flux éternel.

Un élément naturel ?

L’eau. En surface, il peut y avoir du mouvement, petites ou grandes vagues selon les circonstances, le vent, la météo. Mais en dessous, il y a cette profondeur, ce calme, tout un paysage caché que personne ne voit. L’eau s’adapte, trouve toujours son chemin, peut être douce ou puissante. Elle porte et relie. C’est le caractère auquel j’aspire.

Une valeur ?

La gratitude et l’humilité. Gratitude pour ce que j’ai, pour les opportunités reçues, pour les gens autour de moi. Humilité devant la vie, mes semblables, mes succès et mes défaites. Ces deux valeurs m’ancrent, me rappellent que rien n’est acquis.

Une saison ?

L’automne. Je pense être dans l’automne de ma carrière sportive, les couleurs sont intenses, l’air est clair, c’est un temps de maturité et de récolte. Il y a une certaine mélancolie, la conscience qu’un cycle touche à sa fin. Mais aussi la certitude : après l’automne vient un nouveau printemps, sous une forme différente.

Un mouvement ?

Mon nom de famille est Hug (qui signifie « câlin » en anglais), alors je suppose que c’est un bon geste pour traverser le monde.

Un mot ?

Paisible ou calme. Non pas au sens d’immobile, mais au sens de tranquillité intérieure, d’équilibre. Maintenir cette paix intérieure dans le bruit du monde, dans l’agitation de la compétition.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

08.01.2026
par Océane Ilunga
Article Précédent
Article Suivant