Sommes-nous de moins en moins fertiles ? La fertilité reste souvent un sujet que l’on découvre au moment où il commence à poser problème. La docteure Grace Bianchi, spécialiste en médecine de la reproduction et fertilité, plaide au contraire pour une prise de conscience plus précoce, à l’heure où l’âge, l’environnement et certaines habitudes de vie pèsent de plus en plus sur la santé reproductive.

Dr Grace Bianchi
Spécialiste en médecine de la reproduction et fertilité
Docteure Grace Bianchi, on parle de plus en plus de fertilité dans les médias. Pourquoi ce sujet vous semble-t-il aujourd’hui central ?
C’est un sujet qui commence à émerger parce que, à quelques exceptions près, les statistiques mondiales montrent une diminution nette de la natalité et de l’indice reproductif dans de nombreux pays. En Europe, la tendance est très nette. Cette situation s’accompagne d’un vieillissement de la population. C’est d’ailleurs un problème auquel commencent à s’intéresser les milieux professionnels et politiques de nombreux pays, y compris la Suisse.
Comment expliquez-vous cette baisse de la fertilité ?
Elle est liée à plusieurs facteurs. Le premier, c’est l’âge auquel les couples concrétisent leur désir de grossesse. D’un point de vue socio-économique et psychologique, ainsi que biologique, nous sommes en retard par rapport aux générations précédentes, qui faisaient des enfants plus tôt. Aujourd’hui, en Suisse, les couples commencent fréquemment à se poser la question entre 30 et 35 ans voire après. Or, pour les femmes, 35 ans constitue un âge charnière : statistiquement, c’est à partir de là que la fertilité commence à diminuer. Nous avons donc tendance à envisager une grossesse à un moment où nous sommes déjà un peu moins fertiles. Cela explique aussi pourquoi les traitements de fertilité, comme par exemple la fécondation in vitro (FIV), prennent une place croissante.
Au-delà de l’âge, quels sont les autres facteurs ?
Il existe aussi des facteurs socio-économiques, culturels et environnementaux. Bien sûr, il y a la carrière, les enjeux professionnels, et le fait que la société n’est pas toujours organisée pour soutenir des projets d’enfant des jeunes couples. S’ajoute à cela un climat général plus anxiogène, marqué par la pollution, les séquelles du Covid, la guerre et, plus largement, une inquiétude diffuse face à l’état du monde.
La pollution semble être devenue une vraie inquiétude en matière de reproduction.
Oui, clairement. En Suisse, une étude menée auprès de jeunes recrues de 18-20 ans a montré une baisse préoccupante de la qualité du sperme. Seulement 38 % présentaient des paramètres supérieurs aux normes établies par l’Organisation mondiale de la santé. La pollution, l’hygiène de vie, l’alimentation très transformée et d’autres facteurs contribuent probablement à cette évolution. Aujourd’hui, des microplastiques ont aussi été retrouvés dans le liquide séminal et dans le liquide folliculaire, le liquide qui entoure les ovocytes au moment de l’ovulation. Quel est leur impact ? Chez les animaux, certaines données sont préoccupantes : elles montrent que les perturbateurs endocriniens peuvent interférer avec la synthèse de certaines hormones, favoriser une inflammation chronique des tissus reproducteurs et avoir des effets délétères sur les gamètes comme sur la fertilité.
Que peuvent faire concrètement les futurs parents pour préserver leur fertilité ?
Les habitudes de vie ont un impact certain. Mauvaise alimentation, stress, tabac, alcool, surpoids, mais aussi drogues dites légères comme le cannabis : tous peuvent altérer la qualité des gamètes. Pour de nombreuses molécules présentes dans notre environnement, le recul manque encore. Mais chercher à améliorer son hygiène de vie reste une mesure importante. Un couple sur six sera confronté, à un moment ou à un autre de sa vie, à un trouble de la fertilité. La moitié parviendra à le surmonter, l’autre moitié, pas nécessairement.
Peut-on compenser cette baisse de qualité des gamètes grâce à la médecine ?
Il existe des moyens de pallier, au moins en partie, la baisse de qualité des gamètes avec le temps et l’environnement grâce aux technologies médicales. Il est notamment possible de vitrifier (congeler) les gamètes. Les spermatozoïdes éjaculés peuvent être congelés très facilement et conservés longtemps, même si, en Suisse, la loi limite actuellement cette conservation à dix ans en l’absence d’indication médicale. La vitrification est également possible pour les ovocytes, selon les mêmes règles. La procédure est toutefois plus complexe et plus coûteuse, car elle nécessite une stimulation hormonale des ovaires ainsi qu’un prélèvement par aspiration transvaginale. On peut les congeler dans l’idée de les utiliser plus tard, qu’on soit célibataire ou en couple. En cas de difficulté, on peut avoir recours à différentes techniques de procréation médicalement assistée comme la stimulation ovarienne, l’insémination intra-utérine ou encore la Fécondation In Vitro. À l’heure actuelle, ces procédures ne sont pas prises en charge par les caisses maladie suisses.
La technologie peut donc aider.
Oui, heureusement mais j’ai le sentiment qu’aujourd’hui, on considère encore que faire des enfants est quelque chose de simple et que les technologies seront toujours là pour nous aider. C’est vrai, mais seulement jusqu’à un certain point. Cette idée pousse parfois à faire passer tout le reste avant la reproduction : les études, la carrière, les voyages, les projets personnels. Puis la question de l’enfant arrive tout à la fin, au moment où l’on estime être pleinement accompli. Oui, la médecine peut aider, mais dans certaines limites. Peut-être faut-il d’abord remettre les choses dans un autre ordre de priorité.
Le désir d’enfant lui-même semble aussi évoluer.
Oui, et c’est un phénomène que, comme spécialiste, je n’avais pas vu venir. Quand on demande à de très jeunes adultes, notamment à des femmes de 20 à 25 ans, si elles veulent des enfants, certaines répondent clairement non. Cela rend peut-être l’idée même de prévention plus difficile, parce qu’elles ne se sentent pas concernées. Pourtant, il est frappant de constater que la reproduction ne semble plus être une priorité pour une partie de la jeune génération.
Comment expliquez-vous cette évolution ?
Je n’ai pas de réponse scientifiquement prouvée à avancer. J’ai des hypothèses, mais rien de suffisamment solide pour en faire une certitude. En revanche, j’observe que les nouvelles générations semblent davantage centrées sur autre chose : le temps pour soi, le bien-être, les voyages, certaines formes d’accomplissement personnel. Quand on a un enfant, on ne vit plus tout cela de la même manière. Peut-être qu’aujourd’hui, ce coût est perçu différemment.
Quel message principal souhaitez-vous faire passer ?
Avant tout, un message de prise de conscience. Il faut permettre aux gens de prendre des décisions plus éclairées sur leur propre reproduction, pour ne pas se retrouver plus tard à se dire : « Si j’avais su… » On pourrait d’ailleurs proposer un bilan de fertilité aux couples ou aux célibataires qui le désirent. Le véritable enjeu est là : faire de la prévention, sensibiliser, et rappeler que la fertilité n’est ni acquise ni infiniment compensable par la technique.

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