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iStock/Igor Suka
Développement durable

Les vertus inexploitées du réemploi en Suisse

17.12.2025
par Alix Senault

La circularité des produits d’occasion comme les meubles, les vêtements, l’électroménager ou les objets du quotidien recèle un potentiel économique, social et écologique considérable, encore trop souvent sous-estimé. Bien plus vertueux que le recyclage, qui nécessite une importante dépense énergétique pour transformer la matière, l’achat de seconde main permet d’éviter la quasi-totalité des émissions de carbone liées à l’extraction et à la fabrication de produits neufs.

Esteem OkoroCofondateur de l’écosystème Recyclage Express & Recyclage Market

Esteem Okoro
Cofondateur de l’écosystème Recyclage Express & Recyclage Market

Se tourner vers l’occasion est un choix conscient qui dynamise concrètement l’économie locale : il crée des emplois non délocalisables, favorise la réinsertion sociale et professionnelle, et permet de conserver la valeur économique sur le territoire suisse. De plus, il offre l’accès à des biens de qualité à des prix abordables, soutenant ainsi le pouvoir d’achat, notamment pour les ménages à revenus modestes. Ce mode de consommation soutient des acteurs engagés, capables de transformer des flux de déchets en ressources jusque-là inexploitées. Rencontre avec Esteem Okoro, cofondateur de l’écosystème Recyclage Express & Recyclage Market, expert en circularité et réemploi.

Au-delà du recyclage : la hiérarchie des valeurs

Si le recyclage est souvent cité en premier, il ne constitue en réalité que la dernière étape vertueuse avant l’élimination. Pour saisir l’impact réel, il convient de revenir aux fondamentaux des « 3 R » : Réduire (la consommation), Réutiliser (prolonger la vie de l’objet) et enfin Recycler (transformer la matière). « Pour moi, l’action ayant l’impact le plus immédiat et massif est le réemploi. Contrairement au recyclage, secteur souvent opaque, qui demeure un processus logistique et industriel énergivore, réutiliser un objet préserve sa valeur intrinsèque sans générer de nouvelles émissions de production », explique Esteem Okoro.

La consommation : l’angle mort de l’empreinte carbone suisse

En Suisse, l’impact des biens importés est colossal. Si nos émissions territoriales diminuent, notre empreinte globale stagne autour de 14 tonnes de CO2 par habitant et par an. La raison ? Près des trois quarts de cette empreinte sont importés, dissimulés dans l’énergie grise nécessaire à la fabrication de nos biens à l’étranger selon les statistiques de la Confédération. « Nous avons tendance à nous focaliser sur le chauffage, l’énergie ou la mobilité, alors que le levier le plus efficace réside dans nos habitudes de consommation et l’allongement de la durée de vie des objets », précise l’expert.

Professionnaliser la seconde main : un défi logistique

Le marché de l’occasion en Suisse romande est animé par divers acteurs : les plateformes digitales entre particuliers (Anibis, Ricardo, Facebook Marketplace), les institutions caritatives historiques (Emmaüs, CSP Vaud/Galetas, Armée du Salut, Le Point Bleu) ou des initiatives locales (Gloryland, La Bonne Combine). Cependant, ce secteur fait face à des défis majeurs : la logistique de collecte et de tri est lourde, coûteuse en main-d’œuvre et souvent dépendante de subventions ou de bénévolat pour rester viable. « C’est là que nous innovons. Depuis sept ans, nous avons construit un modèle intégré unique. Avec Recyclage Express pour la logistique de débarras et Recyclage Market pour la revente, nous maîtrisons l’entier de la chaîne de valeur. Cela nous permet d’être rentables et de créer des emplois locaux pérennes, sans dépendre d’aides extérieures », affirme Esteem Okoro.

Un écosystème concret en Suisse romande

Pour que la circularité fonctionne, elle doit être simple et désirable. C’est le pari réussi de Recyclage Market, né fin 2021. « Nous sommes aujourd’hui le seul acteur à combiner la vente en magasin physique à Morges avec une boutique en ligne synchronisée en temps réel, malgré la complexité de gestion de stock unique que cela implique. » En proposant des produits de qualité, triés sur le volet et disponibles immédiatement sur les deux canaux, l’enseigne casse l’image poussiéreuse de la brocante traditionnelle. « Notre objectif est de donner une nouvelle vie aux objets récupérés lors de nos débarras, offrant ainsi une alternative crédible et économique au neuf pour les ménages suisses », raconte le cofondateur.

Vers une économie de la fonctionnalité

Pour changer d’échelle, la Suisse doit encore lever certains freins. Aujourd’hui, détruire est plus facile et coûte souvent moins cher que réparer ou revendre, une aberration écologique. Des leviers existent pour inverser la tendance : incitations fiscales sur les produits de seconde main (TVA circulaire réduite comme en France), mise en place d’indices de réparabilité ou soutien aux filières de réemploi qui, comme Recyclage Express, allègent le poids des déchets sur la collectivité. Les perspectives sont immenses pour les acteurs capables d’industrialiser ces processus vertueux.

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