Interview par Alix Senault

Nadia Bonard : Mécanicienne en devenir

Médaillée d’argent aux SwissSkills 2025 et désormais ambassadrice de son métier, elle revient sur sa passion pour la mécanique et son parcours aussi atypique qu’inspirant.

Récompensée par la médaille d’argent aux Championnats des métiers organisés par SwissSkills, Nadia Bonard s’illustre par ses compétences, sa rigueur et son savoir-faire dans une vocation qui la passionne depuis de nombreuses années : celle de mécanicienne en motocycles. À seulement quelques années de la fin de sa formation, elle incarne déjà une nouvelle génération de professionnelles engagées, déterminées et inspirantes dans un univers encore très majoritairement masculin. De son centre de formation professionnelle technique de Petit-Lancy à son apprentissage chez Orange Mécanique KTM à Genève, jusqu’à son tout récent poste de mécanicienne moto chez Genève Moto Center, elle revient pour nous sur son parcours, ses défis, ses réussites et ses ambitions. Rencontre avec une étoile montante de la mécanique des deux-roues.

Vous avez reçu l’année dernière la médaille d’argent lors des Championnats des métiers. Que vous a procuré cette récompense ?

Je dirais que ce n’était pas totalement une victoire à mes yeux, même si cela reste évidemment une immense reconnaissance. Quand on participe à ce genre de compétition, on vise toujours la première place, surtout lorsqu’on sait qu’il n’y a qu’une seule chance de participer. J’avais énormément travaillé, je m’étais beaucoup investie et, forcément, je voulais être la première. Cela dit, cette deuxième place dans ce concours reste une expérience enrichissante, à la fois sur le plan professionnel et émotionnel. La cérémonie de remise des prix était très impressionnante. Nous n’étions pas informés à l’avance des résultats : j’ai donc appris sur place que j’étais médaillée, lors du moment de révélation devant le public. Ce fut très intense pour moi. Nous étions tous très proches en termes de niveau, avec très peu d’écart entre le premier et moi. Il y a eu une légère déception, bien sûr, mais au-delà de cette amertume, c’est surtout beaucoup d’émotions et une très grande fierté d’être arrivée jusque-là.

Dans certains cantons, comme Vaud, les candidats ne sont pas automatiquement inscrits. J’ai été sélectionnée à la suite du concours cantonal Genevaskills. C’est notamment grâce à mon professeur principal, Laurent Huguenin, qui m’a poussée dès mes débuts, que j’ai participé à ce concours. J’ai par la suite adoré le challenge, car c’était pour moi l’occasion de montrer ce que je savais faire, mais aussi de me dépasser et de progresser.

À la suite de cette récompense et à la fin de ma formation, j’ai d’ailleurs été choisie par SwissSkills pour devenir ambassadrice de mon métier. Je suis aujourd’hui une figure de référence pour représenter la profession de mécanicienne moto en Suisse, ce qui est une grande fierté et une belle responsabilité pour inspirer d’autres jeunes.

Comment se tourne-t-on vers le métier de mécanicienne moto ? Est-ce une vocation pour vous ?

Depuis toute petite, j’ai toujours su que je voulais faire un métier manuel. J’ai besoin de travailler avec mes mains, de comprendre comment les choses fonctionnent, de démonter, de réparer et d’assembler. L’enseignement m’intéressait également, mais le côté très concret du travail manuel m’attirait davantage.

À l’âge de 15 ans, mon papa m’a proposé de m’acheter un scooter ou une moto pour que je puisse me déplacer seule et gagner en autonomie. Je n’ai jamais été très fan des scooters, j’ai donc opté pour la moto, une Derbi Senda essence 50 cm³ d’occasion… qui tombait très souvent en panne. Je passais donc beaucoup de temps à bricoler dessus, dans la cour, à essayer de comprendre d’où venaient les problèmes et comment les résoudre.

À cette époque, je m’imaginais plutôt devenir tatoueuse et j’ai, dans cet objectif, tenté d’intégrer une école d’art, mais j’ai hélas été refusée. Ce refus a finalement été un tournant pour moi : je me suis dit que c’était un signe. Je me suis alors lancée dans une formation de mécanicienne moto et, sept ans plus tard, je suis aujourd’hui diplômée et en poste. Je pense que cet attrait, ainsi que cette familiarité avec les outils et le bricolage, me sont venus du métier de mon père, qui est chauffagiste. Enfant, je l’accompagnais souvent sur des interventions, je trouvais son travail fascinant et j’ai, par la force des choses, intégré les codes et les processus de ce métier très technique. Côté formation, j’ai suivi mon cursus dans le canton de Vaud, où j’ai enchaîné différents stages dans des garages. Chaque expérience m’a permis de confirmer que j’étais à ma place dans ce métier.

Quel a été votre parcours scolaire et à quel moment avez-vous eu le déclic pour cette formation ?

J’ai commencé ma formation et mon apprentissage à 18 ans en intégrant la filière moto. Ma première année a été très compliquée. Le garage dans lequel j’ai débuté mon apprentissage ne m’a pas suffisamment encadrée. J’étais souvent livrée à moi-même, sans réelle formation, avec beaucoup d’incertitudes et un sentiment de solitude assez pesant.

Cette période a été très difficile moralement, mais j’ai eu la chance d’être soutenue par mon professeur principal, Laurent Huguenin. Il a cru en moi dès le début, m’a encouragée et m’a aidée à trouver un nouveau maître d’apprentissage dans un autre garage. Il n’a jamais cessé de me soutenir, y compris en échangeant avec mon père, devant moi, pour lui dire qu’il voyait en moi un réel potentiel et que je devais absolument poursuivre dans cette voie. J’ai pu rapidement, avec son aide, trouver une autre opportunité dans un garage afin de poursuivre ma formation. Ma famille et mon entourage m’ont également énormément soutenue durant cette période. Sans eux, je pense que j’aurais peut-être abandonné. Aujourd’hui, avec du recul, je me rends compte que cette épreuve m’a aussi permis de gagner en maturité et en détermination.

Comment s’est passé votre accompagnement durant votre formation ?

J’ai eu beaucoup de chance, car l’équipe enseignante était très engagée et investie auprès de tous les élèves. Mes professeurs, et en particulier Laurent Huguenin, mon professeur principal, ainsi que Monsieur Tim Coutherez et Madame Lara Antille, m’ont énormément soutenue et m’ont poussée à donner le meilleur de moi-même. Mon papa a également été un soutien constant.

J’ai aussi eu la chance d’être entourée de camarades de promotion formidables. Nous nous sommes toujours soutenus, entraidés et encouragés mutuellement. Des liens très forts se sont tissés et, aujourd’hui encore, nous sommes restés amis.

Par ailleurs, j’ai fait de belles rencontres marquantes, notamment avec Raphaël Rodrigues, qui a repris en 2021 le garage MRPS Racing en se reconvertissant dans la moto. Je l’ai rencontré lors d’une course d’endurance dans le cadre de ma formation. À l’époque, il préparait son CFC de mécanicien moto en candidat libre, avec l’objectif de se spécialiser et d’accueillir des apprentis. Nous sommes devenus très proches. Son parcours et sa détermination m’inspirent énormément.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans votre métier ?

Paradoxalement, je n’aime pas trop l’inconnu. Lorsque je change de marque, par exemple, je deviens très méticuleuse : j’ai besoin de tout comprendre, de tout maîtriser. Je me suis spécialisée dans des marques comme Harley-Davidson
et KTM, qui sont très spécifiques.

Ce que j’aime par-dessus tout, c’est lorsqu’un client amène sa moto dans un mauvais état et que je peux effectuer un entretien complet pour la lui rendre comme neuve. J’aime particulièrement préparer chaque moto avec précision, en intégrant les accessoires adaptés aux attentes de chaque client, afin de leur livrer la moto de leurs rêves. Voir les yeux des clients briller lorsqu’ils récupèrent leur moto est extrêmement gratifiant. C’est ce sentiment de satisfaction, à la fois personnelle et partagée, qui me motive au quotidien.

Comment avez-vous décroché votre premier emploi de mécanicienne moto ?

À la suite de la fin de mon apprentissage, que j’avais effectué au garage Orange Mécanique à Genève, j’ai poursuivi mon activité au sein de ce même garage. Malheureusement, l’entreprise a dû fermer pour des raisons financières, mettant brutalement fin à cette aventure.

J’ai donc dû chercher un nouveau poste dans la région. Tout récemment, à la mi-janvier, j’ai signé un contrat dans un nouveau garage genevois. Grâce à mes connaissances et à mon expérience sur la marque KTM, j’ai d’abord été engagée en stage, avant d’être reconduite en contrat à durée indéterminée. C’est à la fois une chance et une très belle opportunité de carrière pour moi. Je suis heureuse de pouvoir continuer à travailler sur des marques que j’aime, tout en découvrant d’autres constructeurs et en développant mes compétences en multimarques. J’apprends tous les jours, et c’est très stimulant.

Comment évoluez-vous dans ce métier très masculin en tant que femme ?

Je suis souvent la seule femme dans le garage. Dans tout le canton de Genève, nous n’étions que quatre femmes diplômées mécaniciennes moto, et deux d’entre elles ont déjà changé de voie. Les femmes sont encore très rares dans ce milieu, et peu sont réellement encouragées à y rester, ce qui est dommage. Personnellement, je suis habituée à travailler avec des hommes et j’aime évoluer aux côtés de collègues qui partagent la même passion pour la moto que moi. Il faut cependant avoir un caractère bien affirmé, voire « de merde », être très déterminée, concentrée et méticuleuse pour s’imposer dans ce milieu où les préjugés subsistent.

Quelles sont vos ambitions professionnelles pour la suite ?

À court terme, je n’ai pas de plan très précis. Je me laisse porter et je vis pleinement de ma passion, c’est ce qui m’anime aujourd’hui. J’ai tendance à changer souvent de projets. L’année dernière, par exemple, je souhaitais m’engager dans l’armée comme conductrice d’engins, une idée qui me séduisait beaucoup.

Puis, à la suite d’une chute à moto sur un circuit, j’ai eu un véritable coup de foudre pour celui qui est devenu mon compagnon. Il vit en France, ce qui rend certains projets moins compatibles pour le moment, comme l’armée (rires). Je préfère donc ne pas trop me projeter et vivre au jour le jour.

Quelles missions appréciez-vous particulièrement dans votre métier ?

J’aime nettoyer les motos, les rendre impeccables avant de les restituer aux clients. C’est un travail minutieux, qui demande du temps et de la patience. J’aime aussi être mise en difficulté, devoir chercher, investiguer, comprendre des pannes complexes, notamment lorsqu’il s’agit de nouvelles marques. Au garage, les prestations les plus demandées restent le montage de pneus et les vidanges. Ce sont des tâches moins complexes, chronophages, mais qui restent indispensables. Elles font pleinement partie du métier.

Que peut-on vous souhaiter pour l’avenir ?

Peut-être de réussir à me décider sur ce que j’ai vraiment envie de faire (rires). Honnêtement, je ne pense pas qu’on puisse me souhaiter grand-chose
de plus, car j’ai déjà beaucoup. J’aimerais un jour ouvrir moi aussi mon propre garage, je suis convaincue que ma clientèle me suivra.

Si je devais donner un conseil aux jeunes qui hésitent à se lancer dans un métier manuel, je leur dirais de le faire par réelle passion. Si l’on veut réellement quelque chose, il faut suivre ses rêves, même lorsque tout le monde pense que c’est impossible. La clé est de croire en soi et de ne jamais abandonner. Faire ce que l’on aime est, selon moi, la clé de l’épanouissement professionnel.

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22.03.2026
par Alix Senault
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