Marie et Valentine Barbier-Mueller incarnent la troisième génération à la tête du Groupe SPG. Co-Directrices générales, les deux sœurs poursuivent le développement de cette entreprise familiale fondée à Genève en 1960, avec la volonté d’inscrire leur action dans le temps long tout en répondant aux grands défis urbains contemporains. Entre héritage, durabilité et dialogue avec l’art, elles partagent une vision exigeante et engagée de la ville de demain.
Le Groupe SPG a été fondé par votre grand-père, Jean Paul Barbier-Mueller. Quelle philosophie continue d’inspirer votre gouvernance ?
Marie Barbier-Mueller : Notre approche est profondément ancrée dans une culture familiale fondée sur la responsabilité et la vision à long terme. Ma sœur et moi avons grandi dans un environnement entrepreneurial, animées par la volonté de prolonger une aventure à la fois humaine, professionnelle et familiale. Nous faisons évoluer l’entreprise pour répondre aux enjeux d’aujourd’hui, tout en respectant l’héritage transmis par les générations précédentes, et notamment par notre père, Thierry. Cette continuité est essentielle : elle garantit notre cohérence et notre crédibilité sur le long terme.
Valentine Barbier-Mueller : La SPG est une entreprise familiale qui s’inscrit dans le temps long. Notre grand-père en a posé des fondations solides, et notre père a repris le flambeau en 2000, en développant fortement le groupe. Pendant plusieurs années, nous avons travaillé à ses côtés, en trio. Cette période a été déterminante : elle nous a permis d’apprendre sur le terrain et de bénéficier de son expérience, tout en construisant notre propre vision.
Quels ont été vos parcours avant de rejoindre la direction du groupe ?
Marie Barbier-Mueller : J’ai, pour ma part, été diplômée en Business Administration de l’Université de Bocconi, à Milan, puis d’un Master en Environnement et Développement au King’s College, à Londres. Des études qui m’ont passionnée et qui m’ont apporté un solide bagage pour la suite de mon parcours. J’ai ensuite rejoint l’aventure Solar Impulse, une expérience extrêmement formatrice dans un projet pionnier, porteur de sens et tourné vers l’innovation. J’ai ensuite poursuivi dans le domaine de l’immobilier, notamment chez spg partner à Zurich, avant de rejoindre le groupe familial à l’invitation de mon père en 2018.
Construire, c’est avant tout s’inscrire dans le temps long, se projeter sur les cent années à venir.– Valentine Barbier-Mueller
Valentine Barbier-Mueller : Mon parcours est un peu plus atypique. J’ai d’abord étudié la philosophie et le cinéma au King’s College, à Londres, puis le management et l’innovation entrepreneuriale à l’ESADE Business School à Barcelone. J’ai également travaillé avec Marie chez Solar Impulse, puis en Asie, à Taipei, dans une start-up technologique, Codementor, en tant que community manager. Je me suis aussi ouverte à une nouvelle culture et j’ai consolidé mes bases en mandarin. Ces expériences m’ont permis d’acquérir une ouverture internationale et une compréhension des transformations en cours, que je mets au service du groupe depuis que je l’ai rejoint à mon retour en Suisse, en 2019.
Qu’est-ce qui vous a motivées à reprendre ensemble la co-direction ?
Valentine Barbier-Mueller : Il y a d’abord un attachement très fort à cette entreprise, forte de plus de soixante ans de savoir-faire. Nous avons grandi immergées dans cet univers, avec ses dynamiques et ses exigences, transmises par notre père qui était un grand travailleur, passionné par son activité. Par ailleurs, notre mère est architecte ; son influence nous a sensibilisées dès l’enfance aux enjeux de l’espace, du bâti et de la ville. Rejoindre la SPG, c’était à la fois assumer une responsabilité importante et participer activement à son avenir, sans en brouiller les codes.
Marie Barbier-Mueller : Nous avons également été motivées par la complémentarité de nos profils et la confiance familiale. Nous sommes cinq sœurs très unies, et cette cohésion constitue un socle précieux. Valentine et moi dirigeons ensemble la SPG, et nos collaborateurs ont pour habitude de dire que nous finissons chacune les phrases de l’autre ! (rire). Notre entente et notre vision commune ont ainsi beaucoup influencé notre collaboration. Cette transmission ne s’est pourtant pas faite du jour au lendemain : elle s’est d’abord construite progressivement, par étapes. Notre ambition commune est désormais de faire évoluer le groupe tout en restant fidèles à ses valeurs fondatrices.
SPG développe des projets urbains d’envergure. Quel rôle jouent-ils dans la ville de demain ?
Marie Barbier-Mueller : Notre groupe couvre quatre cœurs de métier : le développement, la vente, la gérance et la direction de travaux. Cette transversalité nous permet d’appréhender les projets dans leur globalité et de répondre à l’ensemble des problématiques immobilières actuelles. Dans un secteur qui se complexifie et se professionnalise à grande vitesse, la capacité à mettre l’ensemble des expertises autour de la table est un avantage stratégique. Nous portons une attention particulière à la qualité architecturale et à l’intégration des bâtiments dans leur environnement. Un projet doit dialoguer avec son quartier et ses habitants.
Nous avons notamment piloté, à l’initiative de notre père Thierry, le projet du Plateau de Frontenex, un ensemble de 156 logements, en lien étroit avec le paysagiste Michel Desvigne pour les aménagements extérieurs. Le projet intègre également plusieurs interventions artistiques, dont celle de l’artiste camerounais Barthélémy Toguo, autour du thème de la migration. Ces regards croisés traduisent notre conviction que l’immobilier peut dépasser sa fonction première.
Valentine Barbier-Mueller : Nous cherchons à créer des lieux qui laissent une empreinte positive dans la ville. Un exemple phare est l’immeuble sis Route de Chêne 30, dont les extérieurs ont été développés avec beaucoup de soin, avec notamment un mur végétalisé conçu par le botaniste Patrick Blanc, comprenant plus de 200 espèces. Son jardin, nommé le « Jardin de l’Amandolier », réalisé en collaboration avec l’Agence de paysage et d’urbanisme parisienne TER, a permis de créer un espace ouvert et vivant.
Aujourd’hui, sur la trentaine de projets de développement immobilier que nous pilotons sur l’Arc lémanique, pour un volume de près d’un milliard de francs suisses, près de 20 % sont des surélévations. Cette approche, par touches ciblées, permet de densifier sans artificialiser davantage le sol, ce qui est essentiel pour prévenir le mitage du territoire.
Comment le groupe s’engage-t-il dans la transition durable ?
Marie Barbier-Mueller : Dès 2013, nous avons créé un département dédié à l’environnement et à l’énergie. son rôle est notamment d’accompagner nos clients dans la rénovation et l’amélioration de l’efficience énergétique de leurs immeubles. Il s’agit pour nous d’un engagement structurant, relevant presque d’une responsabilité civique. L’immobilier représente à lui seul près de 40 % de la consommation finale d’énergie en Suisse, et environ un tiers des émissions de CO2. En tant qu’acteur du domaine, nous disposons de leviers d’action concrets et directs.
Valentine Barbier-Mueller : Nous intervenons notamment sur des projets de repositionnement d’actifs, avec des rénovations lourdes ou des surélévations complexes. À Lancy, par exemple, nous travaillons sur l’ajout de trois niveaux à une barre d’immeuble existante. À Chavannes, nous rénovons 156 logements en site occupé, ce qui demande une expertise particulière et représente un véritable challenge technique et logistique.
Ces efforts continus portent leurs fruits : l’indice de dépense de chaleur moyen de notre parc sous gestion a fortement diminué, passant de 482 MJ/m2.an en 2011 à 338 MJ/m2.an en 2024, un niveau bien inférieur au seuil réglementaire genevois (450 MJ/m2.an). Cette progression est le résultat d’un travail de fond, mené sur la durée et en étroite collaboration avec nos clients propriétaires, convaincus que performance énergétique et création de valeur vont désormais de pair.
L’art occupe une place importante dans vos projets. Pourquoi ?
Marie Barbier-Mueller : L’art fait partie de l’ADN familial, depuis 4 générations. Nous envisageons l’art au sens large : architecture, paysage, œuvres plastiques. Il peut devenir un élément constitutif des projets, leur conférent un supplément d’âme, créant de l’émotion, une identité et un sentiment d’appartenance.
Valentine Barbier-Mueller : Nous intégrons cette dimension dès la conception des projets. Soutenir la création artistique est une tradition familiale, et nous aimons depuis toujours travailler avec des artistes contemporains, témoins de leur époque, qui apportent leur propre lecture sensible et singulière de la ville.
Pourquoi est-il essentiel de promouvoir des projets ambitieux sur le plan environnemental ?
Valentine Barbier-Mueller : En Suisse, nous avons une culture de la qualité et de la durabilité. Construire, c’est avant tout s’inscrire dans le temps long, se projeter sur les cent années à venir. Nous avons la responsabilité de proposer des bâtiments performants, confortables et sobres. Ces projets permettent aussi de montrer l’exemple tout en faisant évoluer les standards.
Marie Barbier-Mueller : Ces exigences répondent également aux attentes des occupants, qui recherchent aujourd’hui un confort de vie. Un logement lumineux, modulable, agréable en toute saison, offrant une relation qualitative aux espaces extérieurs et aux espaces verts. La durabilité telle que nous la concevons, dans ses trois piliers – économique, social et environnemental – n’est plus une option.
Votre définition de la ville de demain ?
Marie Barbier-Mueller : Nous sommes convaincues que les villes doivent évoluer, se réinventer, et qu’elles peuvent se régénérer, dans le respect de leur ADN. Nous aimons à penser qu’une ville doit considérer le bâti non comme un stock figé, mais comme une matière vivante, capable d’évoluer avec les usages, les générations et les contraintes réglementaires évolutives, notamment sur le plan énergétique.
Valentine Barbier-Mueller : Ayant grandi en ville, nous sommes nous-mêmes profondément urbaines, des vraies citadines. La ville représente à la fois un lieu d’échanges, d’interactions, de diversité, et d’accès à la culture, aux services et à la mobilité. Mais pour rester accueillante, la ville doit demeurer vivante, inclusive et respirable. Nous souhaitons contribuer à cette évolution, avec humilité et exigence, en créant des espaces durables, utiles et porteurs de sens, qui contribuent de manière positive au quotidien et accompagnent le progrès.
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