Interview par Alix Senault

Nicola Spirig : Au-delà des médailles : la joie de partager le sport

Maman et athlète d’exception, elle revient sur son parcours sportif qui inspire toute une génération.

Championne olympique, quintuple olympienne, élue Sportive suisse de l’année et lauréate du Global Triathlon Lifetime Award : Nicola Spirig est une athlète suisse d’exception, qui a marqué l’histoire du triathlon mondial pendant 25 ans. Après deux médailles olympiques, sept titres de championne d’Europe et d’innombrables victoires, elle a annoncé la fin de sa carrière de sportive de haut niveau à l’occasion du Greifenseelauf à l’automne 2022, en signant un record personnel sur semi-marathon. Sa carrière est d’autant plus remarquable qu’elle l’a menée en parallèle d’études de droit, de la création d’une série de triathlons pour enfants et de la mise en place d’une fondation. Mère de trois enfants, Nicola Spirig a vécu l’un de ses derniers grands exploits en juin 2022, lorsqu’elle est parvenue à passer sous la barre des huit heures sur la distance Ironman dans des conditions idéales, une performance inédite réalisée dans le cadre du projet Sub8. Rencontre avec l’une des plus grandes athlètes suisses.

Pouvez-vous nous parler de vos débuts dans le sport de compétition ?

Mes parents étaient professeurs de sport et, avec mon frère et ma sœur, nous avons eu la chance de pouvoir nous essayer à de nombreuses disciplines. Pendant longtemps, par exemple, j’ai joué au basket. Mon père et mon oncle pratiquaient alors déjà le triathlon pour le plaisir. J’ai donc participé à mon premier triathlon à l’âge de dix ans et j’ai immédiatement adoré l’idée de combiner trois disciplines en un seul sport. Mon père m’a également entraînée pendant les quinze premières années, et il a fait un travail formidable en me permettant de prendre du plaisir tout en progressant un peu chaque année.

Comment avez-vous vécu ces années au plus haut niveau et comment avez-vous réussi à maintenir un tel rythme sur la durée ?

Tout d’abord, il est essentiel de découvrir sa passion et de se fixer des objectifs élevés mais réalistes. Ensuite, il faut la volonté de poursuivre cet objectif sur le long terme. La constance a toujours été extrêmement importante pour moi. Se présenter chaque jour à l’entraînement et donner le meilleur de soi-même permet déjà d’aller très loin. Il est également crucial de rester ouvert au changement et de ne pas en avoir peur, afin de continuer à évoluer. Un autre élément clé est de pouvoir s’appuyer sur une équipe solide et durable : le ou la partenaire, la famille, les sponsors, les fédérations, ainsi que l’entraîneur et le groupe d’entraînement. Le soutien de l’entourage est fondamental. Enfin, une certaine force mentale est indispensable, tout comme un plan précis, mais aussi la capacité de l’adapter et d’apprendre à voir les revers non pas comme des échecs, mais comme des opportunités de progression.

Comment avez-vous concilié vie de famille et sport de haut niveau ?

Cela n’a été possible que grâce au soutien incroyable de ma famille. Mon mari Reto Hug, qui était lui aussi un triathlète très performant, s’est occupé principalement des enfants à la maison. J’ai ainsi pu voir mes enfants après chaque entraînement et nous sommes partis ensemble aux camps d’entraînement. Mes parents et beaux-parents nous ont également beaucoup aidés. Cela a été très précieux et important pour moi. Bien sûr, je n’ai pas toujours eu le temps de me reposer suffisamment. Mais ma perspective avait clairement changé. Je pouvais voir le sport d’une manière plus détendue, car il y avait désormais des choses plus importantes dans ma vie, et j’étais donc très concentrée pendant les entraînements. Pour moi, c’était un grand privilège de pouvoir pratiquer un sport à ce niveau tout en ayant une famille en bonne santé.

© Kirsten Stenzel-Maurer

Comment avez-vous géré vos grossesses tout en poursuivant votre carrière sportive ?

J’ai bénéficié d’un environnement exceptionnel qui m’a soutenue à 100 % dans la conciliation entre sport et famille. Cela inclut Reto, mon mari, ma famille, mais aussi mon entraîneur, mes sponsors et les médecins qui m’ont accompagnée avec leur expertise. Il était important pour moi d’avoir déjà vécu une carrière extrêmement riche et réussie, avec trois participations aux Jeux olympiques et une médaille d’or, avant de fonder une famille. J’aurais ainsi été en paix avec moi-même si j’avais dû mettre un terme à ma carrière pour des raisons familiales. J’ai abordé cette période sans pression ni attentes particulières, en observant simplement où ce chemin nous mènerait. Mes trois grossesses se sont déroulées sans complications majeures et j’ai pu rester active jusqu’au dernier jour, ce qui m’a permis de conserver une base physique utile pour la reprise progressive après les naissances.

Comment s’est déroulée votre reprise, en termes d’intensité et d’entraînement ?

La reprise s’est déroulée en douceur grâce à des accouchements qui se bien passés, rapidement et par voie naturelle. Cela, combiné à un entraînement adapté pendant la grossesse, m’a permis de me sentir assez vite prête à reprendre une activité physique.Ces reprises successives ont été différentes après chaque naissance, selon l’enfant et les circonstances. J’ai généralement recommencé avec du stepper, des exercices de renforcement musculaire, de longues promenades avec la poussette, puis assez rapidement du vélo sur ergomètre.

Lors de la deuxième et de la troisième reprise, j’ai également utilisé l’AlterG, un tapis de course qui permet de réduire son poids corporel jusqu’à 20 % pour une reprise très progressive. J’ai commencé très tôt le renforcement du plancher pelvien, un élément essentiel après un accouchement. J’ai attendu la fin des risques d’infection avant de reprendre la natation, et j’ai recommencé la course à pied seulement après quelques semaines, lorsque j’ai senti que le plancher pelvien se renforçait. L’intensité n’était pas une priorité durant les premières semaines. Lorsque j’ai senti, et que la sage-femme m’a confirmé, que le corps avait bien récupéré, j’ai d’abord augmenté l’intensité plutôt que le volume d’entraînement.

Comment saviez-vous ce que vous pouviez faire ou non après l’accouchement ?

Cela dépend beaucoup du déroulement de l’accouchement. Une césarienne est différente d’un accouchement par voie naturelle, tout comme un travail de 20 heures diffère d’un accouchement de trois heures. Je me suis informée auprès de spécialistes et d’autres athlètes de haut niveau ayant repris le sport après une grossesse. Il est également très important d’écouter ses sensations corporelles, ce qui est pour moi assez naturel. Je ressens très bien ce qui me fait du bien et ce qui nécessite encore d’attendre. Mon entraîneur avait déjà de l’expérience dans ce domaine, ayant accompagné d’autres athlètes dans différentes disciplines. Ensemble, nous avons pu établir un plan d’entraînement adaptable en fonction de mes sensations.

Auriez-vous des conseils généraux pour d’autres femmes ?

D’après mon expérience, il n’est pas primordial de reprendre le sport le plus vite possible après l’accouchement. Il peut être bénéfique de prendre un peu plus de temps, de s’accorder à soi-même et à son corps une période d’adaptation à cette nouvelle et merveilleuse vie de famille. Si l’on est restée active pendant toute la grossesse, on dispose aussi d’une bonne base physique. Donner à son corps le temps de récupérer après l’accouchement, de s’adapter à l’allaitement et aux changements, ne lui est pas préjudiciable. Il est toutefois démontré que la récupération est souvent plus rapide chez les athlètes ou les femmes sportives, et qu’une activité physique modérée soutient les processus de récupération. Mon principal conseil est donc d’écouter son corps et ses sensations. Il envoie de nombreux signaux très clairs sur ce qui est bénéfique et sur ce qu’il vaut mieux différer.

Quels sont vos souvenirs les plus marquants en compétition ?

Il y en a tellement au cours d’une carrière aussi longue… L’un des moments les plus marquants reste sans doute la victoire olympique de Londres en 2012, que je garde en mémoire pour de nombreuses raisons, notamment parce que la course a été incroyablement serrée et intense. Lorsque je revois le sprint final, j’en ai encore la chair de poule aujourd’hui ! Je le montre parfois lors de mes conférences en tant qu’oratrice. Je suis toujours très reconnaissante et soulagée lorsque le public applaudit après la vidéo, car cela me permet de reprendre mon souffle ! (rires)

Aviez-vous des rituels avant les compétitions ? Et selon vous, qu’est-ce qui fait vraiment la différence le jour J ?

L’essentiel est de se concentrer sur ce que l’on peut influencer et améliorer, plutôt que sur ce qui échappe à notre contrôle. Cet état d’esprit m’aide d’ailleurs beaucoup dans ma vie quotidienne. Une performance de haut niveau repose sur de nombreux facteurs : physiques, mentaux, environnementaux, tactiques, etc… Pour moi, c’était un peu comme un immense puzzle dont toutes les pièces devaient s’assembler. Mais, avec le recul, je dirais que l’environnement humain et le soutien d’une équipe solide et d’un entourage impliqué ont toujours été déterminants.

Le triathlon est une discipline exigeante et très complète. Qu’est-ce qui vous a toujours attirée dans ce sport et quelle était votre épreuve préférée ?

Le caractère extrêmement exigeant du triathlon, avec ses trois disciplines, m’a toujours fascinée. Enfant, j’aimais le fait de pouvoir pratiquer trois sports en un, sans avoir à choisir. J’ai également toujours apprécié l’ambiance des compétitions, les bonnes relations entre athlètes professionnels, et le fait que pros et amateurs puissent souvent courir le même jour sur le même parcours. Voyager à travers le monde pour les courses et les stages d’entraînement a aussi été un immense privilège. Mes épreuves préférées étaient souvent celles situées en pleine nature, loin des villes, avec des parcours exigeants.

Pouvez-vous nous parler de votre fondation et de sa mission, notamment auprès des jeunes en Suisse ?

Cela signifie énormément pour moi de pouvoir offrir aux enfants la possibilité de découvrir le triathlon grâce Kids Triathlon, et surtout de leur faire vivre, ainsi qu’à leurs familles, des expériences positives liées à l’activité physique. La série s’est développée et se déroule aujourd’hui sur onze sites à travers toute la Suisse (www.nicolaspirig-kids.ch). Les souvenirs liés à ces événements sont innombrables : des enfants franchissant la ligne d’arrivée main dans la main, sautant de joie, gardant leur bonnet de bain pendant toute la course, et surtout des visages rayonnants de fierté et de bonheur.

Vous avez également créé une fondation. Quels objectifs poursuivez-vous au-delà du triathlon et qu’est-ce qui motive votre engagement auprès des enfants ?

J’ai bénéficié toute ma vie d’un soutien exceptionnel de mon entourage, et le sport a été pour moi une véritable école de vie. Avec la fondation, nous souhaitons montrer aux enfants l’impact positif d’un mode de vie actif sur l’ensemble de leur existence et leur offrir un accompagnement supplémentaire lorsque cela est nécessaire. À travers le sport, ils apprennent par exemple à travailler régulièrement pour atteindre un objectif, à ne pas abandonner face aux difficultés, ou encore à adopter de bonnes habitudes, comme bien manger avant l’école ou avant l’entraînement. Nous collaborons également avec des écoles afin de toucher des enfants de tous horizons sociaux.

Souhaitez-vous transmettre votre passion du sport à vos enfants ? Et comment ?

Mon mari et moi avons conscience de la chance que nous avons eue de découvrir notre passion et de pouvoir la vivre pleinement. Nous aimerions donc que nos enfants trouvent à leur tour ce qui les passionne, que ce soit le sport, la musique, les voyages ou tout autre domaine. L’important est qu’ils puissent ressentir cette motivation et cette joie que procure une passion.

Quels sont vos endroits préférés en Suisse et quels conseils donneriez-vous pour la randonnée en famille ?

J’aime profondément la Suisse, avec ses quatre saisons et ses paysages variés entre montagnes, lacs et rivières. Avant 2012, je m’entraînais souvent à Leysin. Les paysages y sont magnifiques, tout comme les descentes vers le lac Léman ou les boucles vers les Diablerets, Gstaad ou le col des Mosses. Par la suite, nous avons établi notre base d’entraînement en Engadine pendant une dizaine d’années. Ces deux régions sont idéales, tant pour l’entraînement que pour la vie de famille. Avec des enfants, je privilégie les sentiers ludiques, avec des histoires ou des stations interactives. Cela permet de maintenir leur motivation et de rendre le parcours agréable pour toute la famille.

Quels sont vos projets actuels et vos ambitions pour l’avenir ?

Nos enfants ont aujourd’hui douze, huit et six ans. J’apprécie énormément de passer du temps avec eux, tant qu’ils aiment encore faire des choses avec moi ! Par ailleurs, j’aime beaucoup transmettre mon expérience pour inspirer, motiver et soutenir les autres. Cela passe par ma fondation et le Pho3nix Kids Triathlon, mais aussi par mon activité à temps partiel chez On, où j’accompagne les athlètes sponsorisés à l’échelle mondiale à travers le programme « Athlete Compass ».Ce programme couvre des domaines tels que le suivi médical, la nutrition, la planification de carrière, la formation média ou encore les conseils financiers.Enfin, je partage également mon parcours à travers des conférences, en mettant en lumière les parallèles entre le sport de haut niveau et les autres sphères de la vie.

Image d’en-tête © ExtraMileFilms

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05.04.2026
par Alix Senault
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