Interview par Marc-Antoine Guet

Raphaël Domjan : « Le voyage, au sens noble, est la solution, pas le problème »

L’éco-explorateur suisse, nous partage son ressenti, sa soif de voyage et ses inquiétudes face à l’urgence climatique.

Pionnier des expéditions solaires, Raphaël Domjan multiplie depuis 20 ans les premières mondiales pour démontrer le potentiel des énergies renouvelables, du tour du monde en bateau solaire à l’aviation électrique stratosphérique. Avec SolarStratos, l’éco-explorateur suisse poursuit un objectif simple : prouver qu’un autre avenir énergétique et une autre manière de voyager sont non seulement possibles, mais déjà en marche.

Ingénieur de formation, ambulancier puis pilote d’hélicoptère, Raphaël Domjan a façonné un parcours où l’action a toujours servi une conviction profonde : repenser notre manière de voyager. Éco-explorateur revendiqué, adepte d’une écologie expérimentale fondée sur la démonstration, le Suisse multiplie les expéditions solaires pour prouver qu’un autre rapport au déplacement est possible : plus lent, plus conscient, plus respectueux. Il défend l’idée que la transition énergétique passera autant par la technologie que par une transformation de notre imaginaire du voyage.

Raphaël Domjan, à partir de quel moment vous vous êtes dit qu’il fallait réfléchir au « voyage de demain » ?

C’est venu en constatant les effets du changement climatique. En 1993, j’ai participé à une expédition de glacio-spéléologie en Islande, sur le glacier Vatnajökull. Je suis retourné sur le chemin de cette expédition : un des glaciers avait disparu. On parle de 500 à 700 mètres d’épaisseur de glace et d’un retrait de trois kilomètres en onze ans. Ce choc m’a poussé à agir pour le climat, à chercher un moyen d’être utile, sans tomber dans le dogmatisme ou l’idéologie. C’est là qu’est née l’idée, un peu folle, de faire un tour du monde en bateau solaire. Ce dernier a eu lieu entre 2010 et 2012. J’aime les voyages qui ont du sens. J’ai de la peine aujourd’hui à juste aller dans un hôtel, arriver, me reposer. Je ne fais plus ça.

Qu’est-il né de ce voyage une fois rentré ?

Tout a pris forme pendant la traversée du Pacifique. Entre les Galápagos et la Polynésie, nous avons parcouru 6000 km sans croiser personne pendant un mois. Ces nuits-là, je regardais le ciel et je me disais : si on réussit, qu’est-ce que je peux faire de plus ambitieux ? L’idée est venue là : approcher la courbure de la Terre, s’élever et refaire le vol d’Icare sans se brûler les ailes. En 2015, nous avons commencé à construire l’avion solaire et à lever des fonds pour SolarStratos. En parallèle, nous avons continué d’autres projets comme la tentative du passage du Nord-Ouest en kayak solaire en 2015, par exemple. Nous n’avons pas réussi, mais nous y retournerons.

On dit que le voyageur ne sait pas où il va, alors que le touriste ne sait pas où il a été. Je trouve cela très juste.

Vos expéditions ont-elles pour but de tester ces technologies ou nourrissent-elles aussi votre propre désir d’aventure ?

Avant tout, c’est de l’écologie expérimentale : nous construisons des démonstrateurs poussés à leur limite pour prouver ce que permet l’énergie solaire. On a longtemps dit qu’il n’y aurait jamais de voitures électriques, que le solaire serait toujours marginal. Aujourd’hui, tout change, mais il faut continuer à démontrer son potentiel. Un moteur thermique a besoin de carburant… et d’oxygène. Sur la Lune, il ne fonctionne pas. À haute altitude, il perd en performance. Un moteur électrique, lui, n’a pas ces contraintes. Le voyage n’est donc qu’une conséquence. Agréable, certes, mais ce n’est pas l’objectif : l’objectif, c’est la démonstration.

Quel est, au fond, le message que vous cherchez à transmettre ?

Que nous devons nous libérer des énergies fossiles. Nous brûlons presque 500 tonnes d’énergie fossile par seconde. C’est colossal. Notre stratégie n’est pas de juger ou de bloquer des routes, mais de faire rêver : montrer qu’un avion solaire dans la stratosphère, c’est possible, et que cela donne envie.

À quoi ressembleront les voyages dans 20 à 30 ans ?

J’espère qu’en 2050, on pourra voyager uniquement avec des énergies renouvelables : électricité, hydrogène peut-être. Mais il faudra aussi changer notre rapport au voyage. Aller quatre jours au Machu Picchu, ce n’est pas un voyage, c’est du tourisme, et c’est extrêmement énergivore. Il y a un siècle, on ne partait pas quatre jours au Machu Picchu : il fallait traverser l’Atlantique en bateau. C’était un vrai voyage. Aujourd’hui, c’est devenu du tourisme et le tourisme, pour moi, devrait être en voie de disparition. Voyager, c’est prendre le temps. Ce ne sera plus une semaine, trois fois par an, mais peut-être un grand voyage tous les deux ans. Je crois au retour du vrai voyage : partir moins souvent mais plus longtemps, un voyage intérieur autant qu’extérieur, avec un esprit d’aventure. Quand vous avez seulement quatre jours pour aller au Machu Picchu, vous ne pouvez pas être dans l’esprit d’aventure : tout est programmé à la minute, vous suivez une feuille de route. Vous avez vu le Machu Picchu, mais vous n’avez pas vécu le voyage. On dit que le voyageur ne sait pas où il va, alors que le touriste ne sait pas où il a été. Je trouve cela très juste. 

Boat

© Claudio Von Planta/ Fondation PlanetSolar

La société est-elle prête à ce changement ?

Elle devra l’être. Un aller-retour Paris–New York, c’est la même énergie que celle utilisée par l’Égypte antique pour construire toutes les pyramides. On ne pourra pas continuer ainsi. Le voyage, au sens noble, est la solution, pas le problème. C’est l’esprit du voyage qui compte : sortir de la consommation, sortir du tourisme, et revenir à quelque chose de plus authentique. Redéfinir notre rapport au voyage est essentiel. 

Techniquement, peut-on imaginer voyager sans émissions ?

Pour les voitures et les bateaux, oui. Pour l’aviation, ce sera plus long, mais ce n’est pas impossible. L’hydrogène liquide, par exemple, offre une densité énergétique suffisante. Tout est techniquement faisable : produire l’hydrogène, le stocker, le certifier. C’est complexe, mais réaliste. L’électricité solaire, elle, est aujourd’hui extrêmement bon marché. Nous ne sommes donc pas dans l’utopie, mais il reste du chemin. Le frein principal, ce n’est pas la physique : ce sont les modèles économiques et les choix politiques.

Pensez-vous que des voyages entièrement décarbonés sont encore utopiques aujourd’hui ?

Ce n’est pas utopique, mais nous en sommes encore loin. Pourquoi ? Parce que les marchés et les constructeurs aéronautiques cherchent à préserver leur modèle économique. Aujourd’hui, ils se tournent vers les carburants de synthèse, comme l’automobile s’était tournée il y a 15 ans vers les biocarburants, une piste désormais abandonnée. S’ils privilégient ces solutions, c’est pour continuer à faire fonctionner les turbines au kérosène. La question devient donc essentiellement politique : comment mettre en place des règles capables de pousser les industriels à imaginer des avions réellement respectueux de l’environnement ? Mais je tiens à rappeler une chose : si nous parvenons à tout décarboner sauf l’aviation, nous réduirons déjà nos émissions de CO2 de plus de 95 %. Ce serait un progrès immense. Il faut commencer par les secteurs où nos efforts auront l’impact le plus immédiat. Et ce secteur c’est le bâtiment qui, avec le chauffage et la climatisation notamment, est responsable de 50 % des émissions mondiales de CO2. Il existe aujourd’hui trois milliards de climatiseurs dans le monde ; il y en aura dix milliards en 2050. C’est un fléau écologique, d’autant que cette électricité est encore souvent produite au charbon. C’est donc là qu’il faut agir pour être efficace. L’aviation sera probablement le dernier secteur à être totalement décarboné, mais j’ai la certitude que nous y parviendrons.

Les énergies solaires et renouvelables sont-elles assez mûres pour passer à l’échelle industrielle ?

Aujourd’hui, oui. Le solaire est devenu l’énergie la moins chère au monde. En 20 ans, nous sommes passés de 650 mégawatts installés par an à 650 gigawatts : 1000 fois plus. Nous vivons une révolution solaire. Et les projections montrent qu’en 2030, l’électricité mondiale sera majoritairement renouvelable. La transition énergétique, contrairement à ce que certains veulent nous dire, est déjà en train de se réaliser. On va se décarboner. On va réussir.

Selon vous, quels sont aujourd’hui les principaux freins au développement de mobilités solaires ? Est-ce seulement une question de mentalité ?

Non. Il y a d’abord un frein politique : le soutien n’est pas toujours à la hauteur, et les politiques publiques ne facilitent pas toujours le déploiement de ces technologies. Dans de nombreuses zones du Pacifique, par exemple, les bateaux solaires seraient une évidence : de faibles distances, du soleil toute l’année… Pourtant, dans certains archipels comme les Tonga, importer un panneau solaire est taxé à 100 %. Pourquoi ? Parce qu’ils ont conclu un accord avec l’Australie, qui leur fournit le charbon pour produire leur électricité. En échange, l’Australie protège notamment leur zone économique exclusive de pêche. Les Tonga n’ont pas les moyens militaires d’assurer eux-mêmes cette protection : ils sont 200 000 habitants sur un territoire grand comme la France. L’intention n’est pas mauvaise, mais le résultat est qu’avec 100 % de taxes, personne n’importe de panneaux solaires. C’est un exemple parmi d’autres. Il y a aussi les climato-sceptiques, qui affirment que tout va bien, les lobbys des énergies fossiles, ou encore les technico-sceptiques. Beaucoup de gens me traitent de « technico-solutionniste », alors que je me considère comme un technico-humaniste : j’estime qu’il faut utiliser la technologie pour rendre le monde plus humain. L’énergie solaire, pour moi, est une énergie profondément humaniste. Et puis, il y a les discours du type « on ne peut rien faire ». À force de tout critiquer, on ne fait rien et on reste dans le statu quo. C’est tout cela qui freine la transition.

Personnellement, qu’aimeriez-vous transmettre aux générations futures ?

Je voudrais qu’elles comprennent que, même si en 2100 nous parvenons à nous décarboner totalement, elles devront encore vivre avec les conséquences du réchauffement climatique, avec des zones devenues inhabitables. Imaginez : vous êtes historien ou archéologue, né en 2100. On vous demande pourquoi, alors que les sociétés du début du XXIe siècle avaient toutes les technologies nécessaires, elles ont continué à acheter des énergies fossiles à des pays étrangers, parfois hostiles, comme la Russie pour le gaz. Pourquoi n’ont-elles rien changé, alors qu’elles savaient que c’était dangereux pour l’environnement ? Bonne chance pour expliquer cela. Mon rôle, tel que je le vois, est de laisser une trace montrant qu’il y avait malgré tout quelques personnes qui essayaient de proposer un autre chemin. C’est ce que j’aimerais transmettre : la preuve qu’on a tenté quelque chose dans une époque marquée par l’immobilisme.

Et ce voyage au lac Titicaca ?

C’est un voyage qui s’intègre totalement dans l’idée du « voyage de demain ». Nous avons navigué sur le lac Titicaca avec un bateau solaire recyclé, un ancien bateau touristique vénitien, et nous avons été les premiers à y réaliser une traversée à l’énergie solaire. La réaction des communautés locales a été immédiate : beaucoup voulaient acheter le bateau. Ils étaient fascinés par son fonctionnement silencieux, sans carburant ni oxygène, et par le fait qu’une fois l’installation payée, l’énergie devient gratuite. Le vrai frein, pour les populations locales, est l’investissement initial : un moteur thermique coûte peu à l’achat mais cher à l’usage, tandis qu’un système solaire coûte au départ mais plus rien ensuite. Nous sommes restés environ un mois et avons parcouru 500 km. La traversée principale, une centaine de kilomètres, nous a pris deux jours. Sur une grande partie du lac, on ne distingue plus la terre : aucune carte, aucun port, aucune infrastructure. Nous n’avons croisé aucun bateau, en dehors des zones touristiques de Copacabana, de l’île du Soleil et de Puno. C’était une véritable aventure.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

11.01.2026
par Marc-Antoine Guet
Article Précédent
Article Suivant