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Finance et économie mondiales en voie de stabilisation

05.10.2018
par SMA

Il y a un peu plus de dix ans, le 15 septembre 2008, la banque d’investissement américaine Lehman Brothers est déclarée en faillite. Sa disparition entraîne une grave crise boursière et financière mondiale, puis un ralentissement de la croissance économique dans la plupart des pays. Aujourd’hui, où en est-on? Les dispositions et règles ont-elles été prises pour qu’une crise de ce genre ne se reproduise plus? Dans son interview exclusive, M. Dr Paul Dembinski, Directeur de l’Observatoire de la Finance et Professeur d’économie à l’Université de Fribourg, nous livre son analyse.

Avec le recul, comment expliquer la faillite de la banque Lehman Brothers le 15 septembre 2008?

Il y a une explication un peu technique. Cette banque était en situation d’insolvabilité classique du fait des appels de marge: elle était donc virtuellement en faillite. Mais aux USA, une faillite n’entraîne pas immédiatement la fermeture de l’entreprise, alors que c’est le cas en Angleterre. L’onde de choc est donc partie via la filiale de Londres. Elle a touché ensuite toutes les places financières dans le monde. Les autorités américaines n’ont pas «sauvé» la banque Lehman Brothers car elles voulaient créer un exemple, mais elles ne se sont pas rendu compte du potentiel systémique de crise qui pouvait survenir dans un contexte de banques très interconnectées entre elles. De Londres, la crise a touché l’Asie, l’Europe et la Suisse (avec l’UBS qui aurait fait faillite s’il n’y avait pas eu l’intervention de la Confédération).

La crise est donc plus ancienne?

Oui, on peut dire que les tensions remontent à 2007. Certaines banques jouaient sur le fait qu’elles se trouvaient «too big to fail» (trop grandes pour ne pas être sauvées). Elles faisaient des opérations risquées ou lançaient des produits appelés plus tard «toxiques» (basés sur les fameux crédits «subprimes»). La tension était donc déjà très forte en 2007 et la faillite de Lehman Brothers n’est pas sortie de rien. Elle a amplifié un phénomène qui était déjà en gestation.

Quelles ont été les conséquences sur l’économie mondiale?

Il n’y a pas eu de grande crise économique au sens de celle de 1929, mais un net ralentissement de la croissance économique mondiale dès la fin de 2008. Il y a eu une croissance économique négative dans certains pays. Les doutes sur la monnaie unique ont ensuite touché l’Europe, et certains pays endettés et aux banques fragiles (Grèce, Irlande, Portugal, Italie) se sont trouvés au bord de l’abîme dès 2010-2011.

C’est en Grèce que la crise a été la plus grave avec des conséquences économiques et sociales (-40% de PIB). Pour rétablir la stabilité de la finance, les banques centrales ont dû intervenir partout, et c’est grâce à cette intervention des autorités monétaires que les dégâts de la crise ont pu être limités. Et il faut dire qu’aujourd’hui encore, les banques centrales jouent un rôle majeur de régulation du marché. Leur rôle est très important. En fait, je dirais que la crise est «temporairement» contenue, mais ses effets collatéraux sont loin d’être résorbés.

Aujourd’hui, quelle est votre vision?

Même si la situation financière globale semble stable pour le moment, j’ai l’impression qu’il s’agit d’un calme sans fondamentaux. La crise que nous avons traversée a bouleversé notre manière d’appréhender le long terme. Elle a distillé de la nervosité qui, en finance, se traduit par de la volatilité. Dans ces conditions d’incertitude et de manque de vision claire, les entreprises non financières ont plutôt tendance à accumuler du cash qu’à investir, et les banques restent réticentes à prêter aux entreprises. Ceci pèse sur la croissance économique dans tous les pays, mais cette dernière reste au-dessus de zéro. Je parlerais donc d’un «refroidissement» de l’économie, qui vient après 30 années d’euphorie financière (1975-2007).

Et sur le plan politique international?

Ce refroidissement qui dure depuis près de dix ans maintenant a bien sûr eu des conséquences politiques dans de nombreux pays, et dans certains, on a vu le populisme gagner du terrain. Même l’élection du Président Donald Trump aux USA est à placer dans ce contexte. Les rémunérations pharaoniques, le manque de sanctions personnelles, les politiques de sauvetage avec l’argent public, etc., en ont scandalisé plus d’un.

La défiance face aux «élites» est sortie gagnante des urnes. Le Brexit est aussi – dans ce sens – un bébé de la crise, je pense. Les effets politiques de la crise financière ont mis du temps à se matérialiser. La raison en est que la véritable crise – dont la finance n’est qu’un épiphénomène – est celle du «sens». La guerre froide a laissé un vide de sens. Le «toujours plus» n’est pas une réponse suffisante, il faut du sens. La prochaine ramification de la crise est géopolitique: les tensions se multiplient sous nos yeux. Le monde, la finance et l’économie avec, est plus politisé qu’il y a 10 ans.

Les mesures qui ont été prises sont-elles suffisantes pour écarter toute inquiétude?

A mon avis, les mesures qui ont été prises sont suffisantes pour empêcher un nouvel embrasement financier du type de celui de 2007. Mais on sait aussi que l’histoire ne se répète que très rarement. Les dangers sont moins dans les bilans des banques. Ils sont dans le mode de fonctionnement des géants de l’économie et de la finance mondiales, très vulnérables aux tensions commerciales et géopolitiques. La bourse en est la caisse de résonnance naturelle. On est face à un constat ambivalent: les bourses se portent bien, mais les tensions commerciales impactent les grandes entreprises. Les dettes croissent partout. On est loin d’un climat de sérénité.

Et la Suisse: est-elle bien «protégée» face à cette phase de relative instabilité?

En ce qui concerne les produits bancaires, je pense que la Suisse dispose d’une protection efficace, grâce au travail que la FINMA fournit. Aujourd’hui, les épargnants n’ont plus rien à craindre des banques. Il n’en reste pas moins que l’intérêt versé sur les comptes d’épargne est décourageant. Les milieux bancaires maîtrisent bien leurs activités (et leurs fonds propres). Par contre, le risque s’est déplacé vers le «shadow banking» et aussi – en Suisse – vers les caisses de pensions.

Pour verser les rentes aux retraités (qui sont toujours plus nombreux et vivent de plus en plus longtemps), elles doivent chercher un rendement qu’elles obtiennent – bon an mal an – en prenant des risques nouveaux et plus importants (même s’ils sont contrôlés) que quand les obligations rapportaient du 3%. A mon avis, les milieux politiques doivent impérativement s’interroger sur les modèles de financement à long terme des caisses de retraites, car une implosion dans ce secteur aurait des graves conséquences sociales – et donc politiques. Ce n’est pas pour rien que les caisses revoient leurs prestations à la baisse, et ce faisant, elles transfèrent le risque vers les assurés.

Votre conclusion?

Il y a deux manières de voir la situation: la lente et inéluctable descente aux enfers, avec le collapse à la clé, ou une vision cyclique, même si le cycle peut être long à se retourner. Dans la première hypothèse, la course à l’abîme est la seule solution; dans la seconde, il y a des correctifs à apporter, mais la barre peut être redressée. Je refuse le déterminisme: l’avenir est entre nos mains! Il faut savoir garder la tête froide, identifier les dangers, apprendre à les maîtriser et, surtout, ne jamais céder à la panique.

Texte Jean Louios Eemmenegger 

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